Le multilinguisme, une opportunité d’avenir

Le multilinguisme, une opportunité d’avenir Les demandes des citoyens envers l’UE privilégient la protection [1] : de la sécurité internationale, avec la croissance de la PESC et de la PESD ; de l’environnement, avec l’engagement européen en faveur du développement durable ; de la solidarité, avec le modèle social européen ; des affaires intérieures, avec l’essor de la coopération policière et l’espace Schengen.

Avec la permission de "Euro-Power / Europe-puissance" (www.euro-power.fr)

Le multilinguisme, une opportunité d’avenir Les demandes des citoyens envers l’UE privilégient la protection [2] : de la sécurité internationale, avec la croissance de la PESC et de la PESD ; de l’environnement, avec l’engagement européen en faveur du développement durable ; de la solidarité, avec le modèle social européen ; des affaires intérieures, avec l’essor de la coopération policière et l’espace Schengen.

La question linguistique n’est pas en reste : une partie des citoyens européens craint que le projet européen mène à une perte d’identité, ou du moins à un appauvrissement culturel, à un nivellement par le bas. Et l’on connaît l’efficacité redoutable du « narcissisme des petites différences », qui implique que le respect des différences sera de plus en plus revendiqué par les citoyens. Ainsi que le soulignait Pierre Hassner : « l’ouverture des frontières ne supprime pas le besoin de communauté, de solidarité et d’exclusion (ou du moins la distinction entre « nous » et les « autres ») mais peut au contraire l’exacerber en le frustrant » [3]. Pour s’en convaincre, on observera que même aux Etats-Unis, la problématique du multilinguisme est apparue avec force lors des manifestations pro-hispanophones du 1er mai 2006. Nulle chance que l’UE n’échappe à ce développement.

Face à la mondialisation économique, qui favorise le monolinguisme [4], face au risque de repli identitaire qui en est le pendant, il existe pourtant une voie médiane qui correspond à l’esprit européen d’« unité dans la diversité » (In Varietate Concordia). Le principe du multilinguisme et de la diversité culturelle apparaissaient d’ailleurs dans le traité constitutionnel [5]. Reste à traduire ces principes en engagements effectifs.

Afin de créer les dynamiques sociales permettant l’existence d’un multilinguisme plutôt qu’un monolinguisme du plus petit dénominateur commun, on peut évoquer trois pistes majeures : l’apprentissage des langues, la multiplication des traductions, l’encouragement à la formation de médias européens multilingues.

La généralisation de l’apprentissage de deux à trois langues étrangères dans les différents systèmes éducatifs au sein de l’Union Européenne paraît essentielle. Les citoyens ont déjà réalisé des progrès en la matière : 56% des Européens estiment pouvoir mener une discussion dans une langue étrangère [6], et 28% dans deux langues étrangères [7]. Il s’agit également de proposer un certain choix aux étudiants [8], afin de favoriser la mobilité intra-européenne, ainsi que le multilinguisme précoce et la formation tout au long de la vie.

La deuxième piste consiste à prendre à revers une idée reçue : le coût des traductions dans l’UE n’est pas trop élevé au sein des institutions [9] ; c’est au contraire à davantage de traductions qu’il faudrait procéder, ce qui est à la fois la rançon de notre diversité et une chance pour l’avenir. Comment les diverses populations européennes peuvent-elles prétendre mieux se connaître et partager un avenir sans des « cabinets de traductions » qui permettraient aux productions littéraires ou scientifiques de s’échanger ? Pourquoi ne pas traduire plus fréquemment des romans, articles de journaux ou interventions du tchèque en espagnol, en français ou en italien ? L’échange de produits culturels ou intellectuels doit être facilité et rendu accessible, si possible, dans la langue maternelle de chacun. L’objectif du multilinguisme et le développement massif des traductions doivent aller de pair afin de multiplier les possibilités d’échange.

Enfin, les médias multilingues européens, comme la chaîne de télévision Euronews, le magazine Internet européen Café Babel [10] ou le portail d’information Euractiv [11], encore trop peu nombreux, doivent être encouragés. Ils doivent refléter le pluralisme des idées en Europe et rendre le débat aux citoyens. Le besoin d’un espace public européen ne peut que s’appuyer sur un multilinguisme authentique, et donc sur un accroissement des traductions.

Le prix du multilinguisme est la rançon du succès d’une cohabitation culturelle réussie. Par ailleurs, les grandes aires linguistiques pourraient entretenir des liens plus étroits : la francophonie, le Commonwealth, la lusophonie, l’hispanophonie, la germanophonie… Ainsi, les langues romanes représentent 200 millions de citoyens actuellement, et l’entrée de la Roumanie renforcera encore ce poids. Dans le contexte de la mondialisation, les aires linguistiques redonnent à l’Europe un ancrage mondial et seront à l’avenir autant d’espace de solidarité sur lesquelles elle devrait s’appuyer.

Florent Parmentier,

Analyste-politique pour Euro-Power et Moldavie.fr

[1A propos du passage à la « politique de la survie » comme enjeu central de la vie politique, voir Marc Abélès, Politique de la Survie, Paris, Flammarion, 2006.

[2A propos du passage à la « politique de la survie » comme enjeu central de la vie politique, voir Marc Abélès, Politique de la Survie, Paris, Flammarion, 2006.

[3Pierre Hassner, « L’Europe et le spectre des nationalismes », Esprit, n°175, octobre 1991, p. 16.

[4Sur le système linguistique mondial, voir : Abram de Swaan, Words of the World. The Global Language System, Cambridge, Polity, 2001.

[5Article 1-3-3 : « L’Union (…) respecte la richesse de la diversité culturelle et linguistique, et veille à la sauvegarde et au développement du patrimoine culturel européen ».

[6European and their Languages”, Special Eurobarometer 243, Février 2006, p. 8.

[7Ibid

[8A l’heure actuelle, 5 langues étrangères au pays considéré sont répandues sur le continent européen : l’anglais, le français, l’allemand, l’espagnol et le russe. Par rapport à une précédente enquête de 2001, qui portait sur les 15 pays membres d’alors, le taux de locuteurs de toutes les langues a augmenté (le nombre de locuteurs pouvant s’exprimer en anglais passant de 32 à 38%, de 11 à 14% pour le français et de 8 à 14% pour l’allemand). Ibid.

[9On l’estime à environ 2% de l’enveloppe globale, soit le prix d’un café par an pour chaque européen. Chiffre cité dans Dominique Wolton, Demain la Francophonie, Paris, Flammarion, 2006, p. 160.