La lettre de Bunica jetée par la fenêtre. - Lisières d’Europe

Avec l’aimable autorisation de Guy-Pierre Chomette

Mars 1944, Chisinau, Bessarabie roumaine. Après avoir été balayés trois ans plus tôt par les Roumains alliés aux Allemands, les Soviétiques fondent à nouveau sur la Bessarabie, l’actuelle République de Moldavie, qu’ils vont reprendre.

A Chisinau, c’est la débâcle. Elisabetha a 16 ans, et c’est sous les bombes qu’elle s’enfuit vers l’ouest de la Roumanie avec ses camarades de classe et leur professeur, persuadée de revenir dans quelques semaines à Chistelnita, son village natal où sa famille la croit bientôt disparue dans les bombardements. Elle a tout laissé derrière elle, et surtout sa sœur Ecatarina qu’elle aime tant, de deux ans sa cadette.

Assise dans son jardin à Popricani, en Roumanie, celle que tout le monde appelle aujourd’hui Bunica - grand-mère - fouille dans ses souvenirs. Elle a 73 ans et n’a plus raconté cette histoire depuis des lustres. Elle hésite, se reprend parfois, et pour la première fois je lui trouve un regard triste, elle d’habitude si joyeuse.

Mai 1945, les combats ont cessé. La Bessarabie est annexée par l’URSS et le rideau tombe sur le Prut, le fleuve qui marque désormais la frontière avec la Roumanie. Un rideau de plomb derrière le rideau de fer : le Prut devient infranchissable, à part peut-être pour quelques délégations officielles. Elisabetha reprend ses études, à Bucarest cette fois. Elle y croise un pope de Chisinau, réfugié lui aussi, qui a entendu dire que Chistelnita a été bombardé et que tous ses habitants ont péri. Très pieuse, elle le croit, et ne trouve plus refuge que dans ses études.

Cinq ans après, en 1950, elle est nommée institutrice à Popricani, à… cinq kilomètres de la frontière avec sa Bessarabie natale. Elle n’aurait pu imaginer pire affectation, de quoi lui rappeler chaque matin que Dieu fait que sa vie brisée l’a menée jusque là, à quelques kilomètres de sa famille qu’elle croit entièrement disparue.

Son regard à nouveau grand ouvert, Bunica n’hésite plus. Des événements qui suivent, elle se souvient parfaitement. Elle se souvient d’abord qu’elle a attendu encore sept ans avant de ressentir le besoin d’en savoir plus sur la fin des siens. Elle écrit alors à son cousin, qu’elle pense vivant car absent de Chistelnita au moment des bombardements.

A la mairie de Chistelnita, le maire intercepte la lettre, constate qu’elle est adressée à un homme bien mort, lui, pendant la guerre, et la jette par la fenêtre. Juste au moment où Iacob, le père d’Elisabetha, se rend à la mairie pour un détail sans importance. Intrigué, il ramasse la lettre. La lettre de sa fille, qu’il pensait morte depuis treize ans.

Bunica sait que l’on a du mal à la croire. C’est pourtant son père qui lui a raconté tout cela, plus tard, lorsqu’enfin elle a pu le revoir. Car il a fallu attendre deux ans pour qu’une autorisation de se rendre en Roumanie soit délivrée à sa famille. Encore a-t-il fallu choisir : l’autorisation n’était accordée que pour une seule personne. Et c’est Ecatarina qui, la première, a traversé le Prut pour se rendre à Popricani…

A Mandresht, en Moldavie, le village où elle vit depuis qu’elle s’y est mariée il y a quarante ans, Ecatarina a fini de préparer le déjeuner. Elle a le même sourire que sa sœur, le même regard bleu. Elle a du mal à parler d’un passé qu’elle déteste, qui l’a tant fait souffrir d’être séparée d’Elisabetha et surtout de l’avoir cru morte toutes ces années. « Vous ne pourrez jamais raconter en trois mots ce que nous avons ressenti ce jour-là, prévient-elle. Dans cette rue de Popricani, où j’ai vu Elisabetha s’approcher. Mon Dieu, je ne l’aurais jamais reconnue… Ma sœur avait tant changé ! Elle avait fait sa vie là-bas, s’était mariée, avait déjà trois enfants et attendait le quatrième. Et moi aussi j’étais enceinte. Deux garçons qui sont nés à un jour d’intervalle. » Comme si, même dans l’absence, Elisabetha et Ecatarina avaient continué à vivre pareilles à des jumelles.

Depuis cette époque, la famille divisée s’est retrouvée presque chaque année, tantôt à l’est, tantôt à l’ouest du Prut. Et à chaque fois les mêmes démarches de plusieurs mois pour passer la frontière. Jusqu’en 1985, où la vie est devenue si dure que les visites se sont espacées. Et c’est encore le cas aujourd’hui : le rideau de plomb s’est ouvert mais les deux sœurs se font vieilles et le voyage, même si court, coûte cher.

Lorsque nous lui avons remis la lettre que Bunica nous avait confiée pour elle, un léger sourire s’est dessiné sur le visage d’Ecatarina. Sans l’ouvrir, elle l’a glissée dans son tablier, discrètement, comme elle l’aurait fait de la lettre d’un amant, pour la lire plus tard.