L’enseignement de l’Holocauste en Moldavie s’améliore, mais peut mieux faire

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L’équipe de rédaction de www.moldavie.fr considère intéressant de reprendre l’article ci-dessous afin de faire connaître une information importante sur la démarche de la Moldavie en vue d’assumer le devoir de mémoire, même si l’auteur de l’article émet quelques réserves.

Alors que le pire génocide dans le monde occupe actuellement une page et demie dans les livres scolaires, et ce, de façon non exhaustive, une nouvelle initiative viendrait significativement élargir cette couverture.

Article de Julie Masis

CHISINAU, Moldavie – Dans un livre d’histoire utilisé dans l’enseignement secondaire, en Moldavie, sept pages sont consacrées aux crimes commis par le leader communiste Josef Staline – un chapitre entier, avec de nombreuses photos illustrant les horreurs du Goulag.

L’Holocauste, d’un autre côté, englobe une page et demie dans un chapitre sur la Deuxième Guerre Mondiale, tout de suite après une section intitulée « La libération de Bessarabie » qui couvre l’occupation de la Moldavie par les fascistes roumains. A ce moment-là, la dictature avait déjà déporté dans des camps de concentration environ 10 % de la population du pays – notamment plus de 11 000 juifs et approximativement 25 000 gitans. Moins de la moitié avaient emprunté le chemin du retour.

Mais l’enseignement de l’Holocauste en Moldavie semble sur le point de s’améliorer. Au début du mois de juillet, le ministère de l’Education du pays a signé un accord de coopération avec la communauté juive, s’engageant à enseigner l’Holocauste comme « la forme ultime de génocide ». Cette convention du 14 juillet stipule également que le ministère de l’Education va développer de nouveaux programmes de formation en direction des personnels enseignants pour les aider à gérer ce sujet difficile dans les écoles.

Un livre d'histoire moldave avec une page et demie consacrée à l'Holocauste
Un livre d’histoire moldave avec une page et demie consacrée à l’Holocauste

En plus d’une formation spéciale pour les professeurs d’histoire, la communauté juive voudrait que les écoles moldaves organisent des concours sur les meilleurs travaux de recherche effectués sur l’Holocauste et offre des voyages vers des destinations liées à l’histoire de la Shoah, explique Elena Tsurcan, responsable de la communauté juive de Moldavie. La communauté voudrait que toutes les écoles du pays observent la Journée internationale du souvenir de l’Holocauste le 27 janvier, une commémoration qui a été officiellement adoptée par le gouvernement moldave en 2015.

« Nous espérons vraiment qu’il y aura des concours sur les exposés réalisés par les élèves qui permettront à ces derniers d’étudier l’Holocauste ici, en Moldavie, pour que, par exemple, à Balti, ils puissent effectuer plus de recherches sur ce qui est arrivé dans le nord de la Moldavie  », dit Tsurcan. « Et nous voulons également voir davantage de journées consacrées à la Shoah [dans le programme], de manière à ce que tout ne s’arrête pas au 27 janvier  ».

Etre formé

Actuellement, les écoles moldaves consacrent environ un jour à l’Holocauste en troisième et un second jour en terminale, selon Irina Shihova, conservatrice au musée du patrimoine juif de Moldavie. « Et si un élève manque cette journée, alors il n’aura pas bénéficié du tout d’un quelconque enseignement sur l’Holocauste  », dit Shihova.

Irina Shikhova, conservatrice du musée du patrimoine juif en Moldavie
Irina Shikhova, conservatrice du musée du patrimoine juif en Moldavie

Mais une responsable du ministère de l’Education moldave, signataire de l’accord, estime pour sa part que le temps consacré à l’apprentissage de la Shoah n’a pas besoin d’être augmenté. « Nous avons signé un accord avec la communauté juive sur les mesures que nous prendrons ensemble pour intégrer l’Holocauste dans le processus d’enseignement. Nous enseignerons la Shoah de la même façon que nous enseignons tous les événements historiques », dit Corina Lungu, haute-conseillère au ministère de l’Education et responsable de l’enseignement secondaire. « Je ne dirais pas que nous devons ‘octroyer plus d’attention’ à l’Holocauste. Nous avons un programme et quelques heures sont consacrées à chaque sujet. » Lungu confirme que des initiatives seront prises pour mieux former les enseignants sur la manière d’aborder l’Holocauste, un sujet difficile pour les enfants au niveau émotionnel. Elle explique également que des concours hors-programme portant sur des exposés auront lieu dans les lycées et dans les universités. « Nous espérons que toutes les écoles qui souhaitent participer seront en mesure de le faire. Nous allons commencer au mois de septembre », dit-elle.

L’accord entre le ministère moldave de l’Education et la communauté juive a été signé quelques jours seulement après une table ronde qui a permis d’annoncer les résultats d’une enquête menée par l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) sur la manière dont les élèves moldaves appréhendent l’Holocauste et la tolérance ethnique. L’enquête a suggéré que les enseignants moldaves avaient besoin d’une formation supplémentaire pour évoquer la Shoah dans les écoles, explique Shihova, présente lors de cet événement. « J’ai compris que les professeurs veulent enseigner ce sujet, mais que c’est très difficile pour eux, parce qu’ils ne savent pas comment s’y prendre du point de vue psychologique », dit-elle.

Du progrès lent

La Shoah est un sujet délicat à aborder en Moldavie parce que les crimes ont été commis par les soldats roumains durant l’occupation fasciste et que les Roumains appartiennent au même groupe ethnique que la majorité de Moldaves. Les Roumains ont exécuté des milliers de Juifs et emmené les Juifs et les Roms dans des marches vers la mort et ils les ont escortés dans les camps de concentration.

« S’ils reconnaissent l’Holocauste, alors ils devront reconnaître qu’il y a eu des collaborateurs parmi les locaux – pas des fascistes qui appartiendraient à la mythologie populaire, mais de vraies personnes  », indique Victor Reider, vice-président de la communauté juive de Moldavie. « C’est très gênant de dire à vos citoyens que leurs ancêtres ont participé à cette tragédie ».

Une autre question controversée est de savoir si Ion Antonescu, qui était le leader roumain durant la Seconde Guerre Mondiale et qui a été exécuté pour crimes de guerre, a été seulement responsable de la déportation des Juifs et des Roms sur les ordres de Hitler, refusant finalement d’appliquer la Solution finale, en assassinant tous ceux qui se trouvaient dans les camps – ou s’il a été en fait responsable de la mort de milliers d’innocents.

« Pour certains, Antonescu est un héros  », explique Shihova. « Une fois, un enseignant a amené les élèves ici pour un programme sur l’Holocauste et le professeur m’a dit que les Juifs étaient très heureux sous la gouvernance des Roumains, et qu’Antonescu avait essayé de sauver des Juifs ».

Mais l’attitude de la Moldavie envers l’Holocauste a changé et les livres se sont déjà améliorés avec le temps, estime Ion Duminica, Rom, qui se trouve à la tête du département des minorités ethniques à l’Académie des sciences de Moldavie.

Malgré ses limitations, le dernier livre scolaire d’histoire, publié en 2013, est le premier en son genre où la Shoah est évoquée comme événement survenu durant l’occupation roumaine en Moldavie, sans que la responsabilité soit attribuée à la Pologne ou à l’Allemagne, selon lui. « Il n’y avait rien du tout sur l’Holocauste jusqu’en 2005. En 2005, ils ont mis une photo d’Auschwitz  », dit-il. « Et maintenant, il y a une page et demie, mais il n’est pas encore indiqué qu’Antonescu a été traduit en justice [en raison du rôle qu’il a joué dans la Shoah] et que c’était sa faute ».

La raison pour laquelle la Moldavie assume enfin l’Holocauste est que la Roumanie elle-même a été amenée à le faire, explique Duminica. La Roumanie a changé d’attitude envers la Shoah lorsqu’elle est entrée dans l’Union européenne, ajoute-t-il. «  Les historiens roumains ont été invités à former nos professeurs, et c’est à ce moment-là seulement que nos professeurs ont compris l’Holocauste. Ils ont été choqués qu’en Roumanie on enseigne la Shoah, parce que, selon nos livres d’école, Antonescu avait agi sur les ordres de Hitler », poursuit Duminica. « Jusque-là, Antonescu était considéré comme un martyr condamné à mort par un tribunal bolchevique ».

Ion Duminica, représentant rom à l'Académie des Sciences de Moldavie qui craint une nouvelle déportation des Roms
Ion Duminica, représentant rom à l’Académie des Sciences de Moldavie qui craint une nouvelle déportation des Roms

«  Il est important et crucial d’enseigner l’Holocauste parce que les attitudes envers les minorités ethniques, comme les Roms, n’ont pas beaucoup évolué depuis la Seconde Guerre Mondiale », constate Dumnica. Sa plus grande crainte est que si un nouveau gouvernement devait à nouveau donner l’ordre de déporter les Roms, la population moldave puisse l’accepter tout simplement.

Pour lutter contre les préjugés, Shihova est bien décidée à agir elle-même. Elle formera environ 50 adolescents des écoles juives de Chisinau pour qu’ils puissent un peu expliquer le judaïsme à leurs pairs, ainsi que les événements de l’Holocauste. Les adolescents visiteront par groupe de deux des classes et s’exprimeront ainsi devant les élèves de toute la Moldavie.
Ce projet, qui débute en septembre, entre dans le cadre de l’initiative ‘Likrat’ (le mot hébreu pour « Approche ») d’ores et déjà en place en Suisse, en Allemagne et en Autriche. C’est la première fois que ce programme sera lancé dans un pays d’Europe de l’Est.

« Je ne sais pas comment ça va marcher  », admet Shihova. « J’espère vraiment que les enfants seront polis – au moins, qu’ils ne nous sifflent pas  ».

Article repris sur http://fr.timesofisrael.com/lenseignement-de-lholocauste-en-moldavie-sameliore-mais-peut-mieux-faire/

Crédit photos : Julie Masis/Times of Israël

Le 21 août 2017