« Il n’y aura pas de changement majeur dans la politique extérieure américaine et européenne occidentale concernant des pays comme la Moldavie »

Entretien avec Catherine Durandin, décembre 2008

Par Petru Negura, Dr., enseignant à l’Université d’Etat de Chisinau

Catherine Durandin – historienne, écrivain, professeur, analyste politique – est préoccupée par le jeu (souvent caché des yeux du monde) des grandes puissances, notamment les Etats-Unis, à l’échelle internationale.

C. Durandin s’intéresse aussi aux pays situés aux confins des sphères d’influence de ces grandes puissances qui les prennent souvent en otage. C’est ainsi qu’elle a travaillé sur le cas roumain, sur le national-communisme en Roumanie. Avec cette trajectoire, l’historienne française découvre la Moldavie, ce petit pays au croisement de forces et d’intérêts politiques divers et souvent divergents. La Moldavie l’attire par son hétérogénéité culturelle (une « Roumanie russe » et une « Russie roumaine », « sans la Russie ni la Roumanie », selon le propos de l’historienne), mais aussi par l’intégration de cette hétérogénéité dans une identité que C. Durandin voit moins comme problématique ou conflictuelle (telle que la perçoivent souvent les intellectuels moldaves) et plutôt comme une identité décomplexée et ouverte, grâce notamment au sentiment d’appartenance des Moldaves, sous les empires russe et soviétique, à une « grande culture ».

Participant au colloque « Mémoire et réconciliation » organisé par l’Alliance française de Moldavie à Chisinau les 8-9 décembre 2008, C. Durandin a accepté de m’accorder une interview. Je lui ai posé trois questions qui m’ont semblé pertinentes, à ce moment précis. La première question portait sur l’histoire de la découverte que C. Durandin a faite de la Roumanie et ensuite de la Moldavie. La deuxième question avait pour objet ses impressions concernant le colloque « Mémoire et réconciliation ». Enfin, la troisième question se référait au contexte international actuel (après les élections aux Etats-Unis et en Russie) et à l’influence que ce contexte pourrait avoir sur la situation sociopolitique dans les pays de l’Europe de l’Est, et notamment en Moldavie.

  • Comment j’ai pu rencontrer la Roumanie et l’histoire de la Roumanie ? En fait, c’est assez simple : c’est une démarche strictement intellectuelle au départ. En même temps, il y a aussi un côté pas tout à fait intellectuel. J’ai été élevée dans une famille complètement française, marquée par la Cinquième République et par la politique de De Gaulle qui a souhaité une ouverture vers l’Est et qui a donné une place importante aux questions de la nation et des nationalismes à l’Est. C’est dans ce sens que De Gaulle est allé en Union soviétique ; il appelait l’URSS, la Russie. Il est allé en Pologne en 1967 et en Roumanie en mai 1968. Au lycée nous étions très anti-américains à l’époque, très opposés à la guerre de Vietnam et donc cette ouverture vers l’Est m’a intéressée et particulièrement les pays qui faisaient une connexion entre nationalisme et communisme, comme la Roumanie. Je n’avais rien lu de la Roumanie, je ne connaissais pas le roumain. Je me suis inscrite, alors que j’étais étudiante en histoire à la Sorbonne, à l’Ecole des Langues orientales, en roumain. Je suis allée en Roumanie pour la première fois comme étudiante en 1969 et 1970, avec une bourse du Ministère des Affaires étrangères français. Et là j’ai découvert un autre monde : un monde beaucoup moins développé, un monde fermé, un monde provincial, un monde totalitaire et en même temps extrêmement émouvant parce qu’il y avait encore les mémoires de l’entre-deux guerres chez les gens âgés que je pouvais rencontrer. J’ai été prise par une question brutale : comment vit-on dans cette autre partie de l’Europe et que serais-je devenue si j’avais eu vingt ans mais non pas à la Sorbonne, non pas à Paris, mais à Bucarest ? Ma question obsessionnelle était : est-ce que je serais restée en Roumanie ? Est-ce que j’aurais pu prendre des positions d’opposition, d’insolence auxquelles nous étions habitués comme étudiants à Paris dans la génération de mai 1968. Ou est-ce que j’aurais décidé de partir ? J’ai beaucoup réfléchi à la douleur que représentent l’exil et l’abandon de sa propre langue pour essayer de s’ajuster ailleurs. Tout cela a fait que je suis revenue régulièrement à Bucarest avec des bourses françaises, pratiquement chaque été, et que j’y ai fait des amis. C’était mon lieu solitaire, parce que je suis toujours allée seule, je n’y suis jamais allée avec mon premier mari, avec ma famille. C’était mon lieu, mon imaginaire, ma promenade libre, paradoxalement, dans un espace qui ne l’était pas du tout. Je n’ai jamais accepté l’idée que ces années-là – la fin des années 1960, le début des années 1970 – était une belle histoire de la Roumanie. C’était un système extrêmement pesant, extrêmement nationaliste et provincial dans l’ampleur du discours historique, emphatique, chez les camarades historiens, dans la commémoration (on célèbre la guerre d’indépendance en 1977, mais on oublie la guerre russe aux côtés des Roumains, etc.), un discours très orgueilleux et pathétique. J’avais l’impression qu’il n’y avait pas de compréhension du monde extérieur dans cet espace-là et peut-être même pas de compréhension du monde soviétique.

Les choses se sont assombries avec les années 1980. J’y suis retournée pour la dernière fois avant 1989, en 1980 ; c’était pour moi insupportable parce que j’étais accompagnée du matin au soir par un guide officiel qui interdisait à toute personne, à mes amis, de m’adresser la parole. J’ai décidé de ne plus revenir mais de continuer à travailler sur la Roumanie, aux Etats-Unis, à Rome, au Vatican, à Genève, pour essayer de rester en Roumanie par le pourtour, pour ne pas abandonner mes études roumaines, sans mettre les pieds à Bucarest. Je suis revenue, complètement bouleversée, en mai 1990, pour les premières élections libres, dans le vote au moins si ce n’est dans les mentalités, mais au moins les bulletins de vote étaient effectivement libérés. Ensuite ce fut l’histoire de la transition, dans le mystère de ce qui est cassé, de ce qui n’est pas cassé. Et ce qui m’a toujours frappée après 1989-1990, c’est la continuité de l’histoire sociale, de l’histoire des mentalités, de l’histoire des réseaux dominants, des « retournements de veste », puisque les gens que j’ai rencontrés dans les années 1980, je les ai retrouvés au pouvoir à l’Académie des sciences ou dans les postes de l’Otan, après 1990, et encore aujourd’hui.

La Moldavie, c’est une autre musique pour moi. J’ai toujours rêvé d’aller dans l’ex-Union soviétique et à la périphérie de l’URSS. J’ai toujours rêvé aussi d’aller dans les pays proches de la Mer Noire. C’était pour moi très romantique, très culturel d’aller en Crimée, à Odessa et en République de Moldavie. C’était un rêve. Un rêve de la Roumanie russe, de la Russie roumaine, sans la Russie ni la Roumanie… Enfin, quelque chose de très mélangé et de très fantasmagorique. Je suis venue pour la première fois en Moldavie en novembre 1999, dans une période très difficile sur le plan économique : l’électricité était coupée le soir, l’aéroport qui n’avait pas encore été transformé, était dans l’ombre, il faisait très froid à l’université. J’ai découvert une sorte de beauté provinciale, mais en même temps extrêmement majestueuse dans l’architecture soviétique très lourde et puissante, qui m’a étonnée, pour certains bâtiments des années 1985-1988. Et j’ai découvert des gens qui n’avaient pas grand’chose à voir, pour moi, avec l’univers roumain, beaucoup plus raides, très différents, qui n’étaient pas dans la complainte identitaire, peut-être parce qu’ils avaient participé à la grande histoire via la culture russe ou via l’histoire de l’Empire russe ou de l’empire soviétique. Peut-être que politiquement ce n’est pas très correct ce que je dis, mais je crois que l’appartenance à une « grande culture » a joué dans l’ouverture des mentalités ici, dans le fait d’être moins complexés. Puis, j’ai toujours essayé de revenir, à chaque fois que j’étais invitée.

Je suis revenue pour un colloque de l’Assemblée parlementaire de l’Otan fin octobre 2005. C’était magnifique de splendeur et de lumière, à la campagne. J’ai été accompagnée à Orheiul Vechi, dans un décor presque de Western et de fin du monde, qui est magnifique. Je suis revenue encore en 2006 pour un colloque sur l’identité roumaine, qui était surprenant parce qu’il n’y avait que peu de participants et pratiquement pas de public, mais ce fut l’occasion de rencontrer Emilian Galaicu-Păun des éditions Cartier, entre autres. Puis je suis venue pour ce colloque de réflexion sur la situation identités, histoire, mémoires, avec cette « réconciliation » à sens multiples.

En général, mes impressions de ce colloque sont positives : la participation importante, chaleureuse, la volonté d’écouter, il y a eu une attention réelle. Par ailleurs, j’ai été assez déconcertée par l’expression assez brutale du nationalisme roumain à l’occasion de ce colloque qui émane de participants qui représentent des intérêts culturels et peut-être politiques roumains, mais qui m’a paru un peu déplacée. J’étais à Bucarest au moment des élections de 30 novembre et j’ai eu le sentiment que la Roumanie est très indifférente à l’évolution de la République de Moldavie aujourd’hui, a d’autres préoccupations dans le cadre de l’Union européenne, des préoccupations de sécurité, dans le cadre des rapports avec les Etats-Unis, avec la Russie et l’Ukraine, et que la Moldavie n’est pas du tout une priorité pour Bucarest, aujourd’hui en tout cas. Et donc ce discours enflammé, et bloqué sur une mémoire que je respecte, mais qui est une mémoire fermée, obstinée, une mémoire d’intolérance et qui débouche sur une impasse politique et même sur un possible dérapage politique, m’a surprise.

Je respecte profondément la mémoire de la souffrance mais on ne peut pas rester, 50 ans après, à côté de ce malheur, en refusant tout éclairage nouveau, en niant la transformation de la composition de la société. Pour finir, ce qui m’a frappé dans ce colloque, c’est que la question juive n’a pratiquement pas été abordée, alors que les questions socio-économiques l’ont été. Ce que je trouve de remarquable, au-delà des débats, des tables rondes et des communications, c’est la possibilité des rencontres qu’un colloque de ce genre offre : en deux jours, j’ai pu rencontrer les éditions Cartier, des chercheurs formés en France comme vous-même, un journaliste de Bucarest qui travaille pour le journal Ziua, un journaliste de Timpul, une jeune qui m’a parlé des associations de réflexion des jeunes qui essaieraient de réconcilier la société civile de Moldavie côté Chisinau et côté Tiraspol, pour faire circuler des messages de détente et de bonne entente, puisque en fait, il n’y a ni conflit linguistique ni conflit religieux. Or je n’aurais pas eu la possibilité de rencontrer tous ces gens sans avoir participé à ce colloque.

Cela a été aussi l’occasion de prévoir d’autres rencontres, des publications d’ouvrages chez l’Harmattan, d’autres rencontres qui ont suivi le colloque, par exemple Oleg Serebrian. Donc, en dépit du fait que certains sujets n’ont pas été abordés, ce colloque offre une ouverture tout à fait importante. Une ouverture sur l’information que je peux recevoir, que je peux faire circuler ensuite dans le cadre de l’Institut des langues orientales, parce que j’ai des étudiants – notamment deux – qui sont en train de préparer des recherches sur la République de Moldova, que je veux mettre en contact avec les chercheurs moldaves, avec Cartier, etc… Et donc il y a une sorte de pénétration bilatérale, de circulation de l’information qui est réelle. Pour moi c’est aussi une possibilité de découvrir des revues, des publications et les orientations des recherches. J’ignorais que les jeunes historiens travaillaient ici sur les lieux de mémoire et les relectures sélectives des commémorations. Et j’ai trouvé intéressant de voir comment des méthodes qui pour nous sont assez habituelles s’appliquent à des espaces différents et avec des résultats spécifiques. Le fait que le colloque ait duré une journée et demie pour un petit nombre de communications est un bon choix pour la conversation interculturelle.

Concernant la question de savoir s’il y a actuellement une conjoncture nouvelle, un contexte nouveau, la réponse est tout à fait oui. A travers les élections américaines, il y a une remise en cause des huit ans de guerre antiterroriste, une remise en cause du discours républicain et de l’action républicaine d’une extension systématique de l’Otan qui a été demandée par le président Bush lors du sommet de l’Otan à Bucarest en avril 2008. Les Américains, soutenus d’ailleurs par la Roumanie qui était le pays hôte, ont demandé fermement l’intégration de l’Ukraine et de la Géorgie à l’Otan. Les Français et les Allemands étaient déjà sur leur réserve par rapport à cette extension. Donc, il y a vraiment un point d’interrogation aujourd’hui sur ce que sera demain la position des démocrates. Est-ce qu’ils vont suivre dans cette ligne l’extension de l’Alliance atlantique ? Et est-ce qu’ils vont poursuivre l’installation des systèmes anti-missile qui a été déjà négociée en bilatérale par Washington et Prague, et Washington et Varsovie. Ce qui met les pays non membres dans l’incertitude et ce qui inquiète aussi les pays nouveaux membres comme la Roumanie. Personnellement, j’ai le sentiment que l’Europe occidentale, notamment la France et l’Allemagne, vont freiner l’extension militaire afin de ne pas agiter le chiffon rouge devant la Russie et afin de ne pas susciter les réflexes d’une Russie violente. Le président Medvedev a déclaré il y a quelques semaines vouloir installer des missiles à Kaliningrad. Je crois personnellement que le fait que l’administration Obama fera porter des efforts militaires sur l’Afghanistan contre les Talibans, à la frontière avec le Pakistan et l’Afghanistan, amènera à un assouplissement avec la Russie. C’est à dire qu’il ne peut pas y avoir trop de fronts d’hostilités dans une période où l’incertitude terroriste est extrêmement forte. Obama a déclaré en juillet dans son discours de politique étrangère en Europe, à Berlin, et c’est important que cela se situe à Berlin, d’autant plus qu’il a rappelé l’importance du rôle des alliés occidentaux contre l’Union soviétique lors du blocus installé par les Soviétiques, en 1948. Il a donc voulu situer son message au centre de l’Europe, là où la guerre froide a été gagnée par l’Occident avec la chute du mur de Berlin, imposer un message fort, en rappelant que les puissances occidentales ont pu réagir contre le blocus de 1948-1949. Mais en même temps il a déclaré que la mentalité de la guerre froide doit être dépassée. Très précisément, il a eu la formulation suivante : « With Russia we will work when we can ». Il a dit when de façon très pragmatique ; il n’a pas dit if. Donc je crois qu’il a exprimé une volonté de travailler avec la Russie en realpolitik. Si la Russie choisit, elle choisira aussi la realpolitik.

Pour la Moldavie, les choix sont très complexes : cette volonté pragmatique assure une certaine paix dans la région et elle a évité des réactions russes comme celles qui se sont produites en Géorgie en août 2008. Mais, en même temps ce réalisme nourrit la puissance des partis communistes indirectement légitimés d’agir comme ils le veulent, là où ils sont encore puissants. En Moldavie ce parti existe encore et a une réelle puissance. Pour la Moldavie, même si une ambiance pacifique s’est installée, ce n’est pas une ambiance démocratique. Je crois que Moscou joue sur du velours en Moldavie et se permet de jouer très fortement en Géorgie tout comme en Ukraine. L’équilibre est périlleux et extrêmement difficile pour cette zone, entre la paix, la négociation, la realpolitik et la lutte pour la démocratie, sachant que les communistes profitent de cette possible détente occidentale vis-à-vis de Moscou. Nous nous trouvons donc à une croisée des chemins qui suppose que les sociétés civiles démocrates soient extrêmement déterminées dans leur lutte politique - parce que je dirais que la balle sera complètement dans leur camp. Même s’il y a des aides, de soft power américains, même s’il y a une présence d’ONGs, de radios libres, un soutien Soros, etc., les démocrates mènent une lutte assez isolée, en Moldavie. Les démocrates sont d’autant plus seuls que les perspectives d’intégration de la Moldavie à l’UE sont actuellement figées. Une politique de petits pas s’annonce avec des garanties et des accords économiques, tel que le partenariat proposé il y a quelques jours qui est essentiellement économique. Donc, il faut que la société civile prenne acte de ce soutien économique, puisse l’utiliser au profit d’un débat politique sur le thème de la transformation de l’économie, de la fiscalité, de la lutte contre la corruption, qui est une lutte proprement politique. Il va falloir beaucoup de force, beaucoup d’intelligence pour utiliser les outils non politiques, des outils économiques, qui sont proposés dans le cadre de ce partenariat. Faire que ces aides et ces assistances économiques, qui sont réelles, ne soient pas détournés par la nomenclature au pouvoir à son propre profit. Dans ce cadre là, je ne crois pas que la Roumanie puisse être d’un grand soutien…

Il n’y aura pas un changement majeur de la politique extérieure américaine et européenne occidentale concernant des pays comme la Géorgie, l’Ukraine ou la Moldavie. Après tout, en huit ans d’administration américaine, ni la Géorgie ni l’Ukraine, depuis leurs révolutions politiques – révolution orange, révolution des œillets – n’ont été intégrées dans l’Otan, en dépit de la présence républicaine et de la volonté des personnalités comme Dick Cheney qui s’est rendu cet été en Ukraine, notamment. Donc je ne pense pas qu’il va y avoir un changement radical. Cette situation, la volonté de pacifier le dialogue entre Moscou et Washington impose aux sociétés civiles de se mobiliser elles-mêmes encore plus fortement. Je ne veux pas dire qu’il y aura abandon de cet espace par les Etats-Unis. Pas du tout, dans la mesure où, au département d’Etat, autour de Hillary Clinton, il y a des experts qui connaissent parfaitement l’Europe et particulièrement les questions de l’Europe centrale et balkanique, qui sont très soucieux de ne pas laisser le pouvoir communiste dominer ces espaces. Donc, je ne crois pas à une mutation radicale de politique étrangère mais à un changement de méthode et de style : le dialogue avec Moscou s’il est possible. Washington n’acceptera pas une politique de force de la Russie. Moscou le sait et prétend jouer aussi en soft power avec l’arme énergétique. Quand Gazprom passe des accords avec la Serbie, avec la Bulgarie et la Hongrie et met la Roumanie en situation de se décider, nous sommes dans le jeu de l’arme économique. Jusqu’où ira-t-elle ? L’évolution de Washington est fonction des choix russes : négocier ou agresser…

À paraître dans la revue Punkt (Moldavie), no 24