Gricha, son violon, son saxo, son vice et son vise. - Lisières d’Europe

Avec l’aimable autorisation de Guy-Pierre Chomette
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La Moldavie est comme un croissant, dont les deux cornes se coincent entre la Roumanie et l’Ukraine. Dans sa corne sud se niche Giurgiulesti, où nous avions rencontré Olga. Dans sa corne nord se niche Lipcani, où nous allons rencontrer Gricha.

L’hôtel de Lipcani est fermé, et depuis des lustres si l’on en juge par les herbes folles du jardin et les toiles d’araignées tissées entre les poignées et les encoignures des portes. Il faudra dormir ailleurs.

Au bar de la gare routière, Valeric, Serguei, Patrica et Valentin ont déjà bien forcé sur la vodka, qu’ils boivent cul sec en la faisant passer avec un verre de bière. Ils ont compris et cherchent la solution. Valeric propose les banquettes du bar, mais Patrica a une meilleure idée : Gricha. L’esthète de Lipcani, musicien à ses heures, le seul homme du village à parler un peu français. Patrica est parti le chercher. Le temps pour ses trois compères de fêter notre arrivée, à la vodka.

Gricha n’aurait oublié son violon pour rien au monde. Des Français à Lipcani ? Ça va swinguer ce soir. Mais pour le toit ? Un détail, le toit, on verra plus tard. C’est dès maintenant qu’il faut jouer, chanter et boire. Raki pour tout le monde ! Et pour vous, qu’est-ce que je vous sers ? Un air de chez nous ? Besame Mucho ? Non, j’ai mieux pour vous : Joe Dassin. Et si tu n’existais pas, dis-moi pourquoi j’existerais…

L’heure est bien avancée et Gricha a depuis longtemps proposé de nous héberger. Il a un gros vice, Gricha : le cognac. Alors il boit, à tout, à rien, à la Moldavie et à la France. Ah, la France…

  • J’ai 58 ans, et toute ma vie j’ai eu ce rêve. Aller en France. Je veux voir Paris. Je VEUX voir Paris, tu comprends ? Mais je n’ai pas de vise…

Gricha a tenté Besame Mucho et une ou deux mélodies moldaves. Mais il ne tient plus très bien son archer et ses amis se moquent de lui. Il a rangé son violon.

  • Je veux voir Paris. Juste quelques jours. Trois seulement et je suis heureux. S’il te plaît, fais-moi un vise…

Gricha est rentré chez lui en titubant mais sa femme n’a pas sorti le rouleau à pâtisserie. Ça l’amuse plutôt de voir son homme comme ça, alors elle met de la musique et danse un peu sur le perron, en tapant sur les fesses de Gricha. Elle a sorti de la bière et s’enivre à son tour.

  • J’aime la musique, balbutie encore Gricha. La musique et Paris. S’il te plaît, fais moi un vise… Tu dors déjà ? S’il te plaît, fais-moi un vise…

Comme d’habitude, Gricha s’est levé tôt, dessaoulé. Il bricole dans la cour, et puis nous emmène au fond du jardin. Avec des jumelles, pour mieux nous montrer la colline d’en face. Car son jardin surplombe le Prut, le fleuve-frontière, et de l’autre côté, à moins d’un kilomètre, s’élèvent les terres de Roumanie.

  • Je les observe, ceux d’en face, dans leurs champs ou avec leurs troupeaux. Finalement, ils sont comme nous. Mais eux, bientôt, ils n’auront plus besoin de vise pour aller voir Paris. Pour nous, il y aura toujours le vise. En fraude, c’est facile d’en avoir un, mais pour 2000 dollars… Ou veux-tu que je trouve cette somme ? S’il te plaît, fais-moi un vise…

L’heure du déjeuner a sonné et Gricha a ressorti les bouteilles de cognac. Et son saxo aussi, dont il joue pas mal du tout. Ses amis d’hier sont revenus et sous la chaleur de midi, la vodka terrasse encore plus vite qu’hier soir. Gricha fini par manquer de souffle. La tête lui tourne de plus belle. Il pose son saxo et s’ouvre.

  • 200 dollars ! Je peux te donner 200 dollars si tu me fais un vise… Je veux voir Paris… Je viens en visite, pour quelques jours, et puis je reste, je bricole à droite à gauche, je gagne des dollars, tu me présentes des femmes, je leur fais l’amour et j’en trouve une qui m’aime, je la marie et je reste à Paris… S’il te plaît, fais-moi un vise… Ma femme ? Mais ce n’est pas ma femme… Juste une amie. Et de toute façon elle ne comprend pas le français… S’il te plaît, fais-moi un vise…

Gricha a encore vidé son verre de cognac. Il a regardé au fond, hagard, comme s’il y cherchait un vise, un visa, un sésame pour Paris et pour les parisiennes. Et puis il l’a rempli à nouveau, pour noyer son rêve dans l’alcool.