Du mur de Trajan au mur de Bruxelles. - Lisières d’Europe

Avec l’aimable autorisation de Guy-Pierre Chomette
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C’est un atlas banal, mais c’est le seul qui les mentionne. À la page Moldavie, deux petits traits en créneaux, parallèles, longs de 100 kilomètres environ, orientés est-ouest. Et cette légende en bas de page : « Murs de Trajan ».

En 106 après Jésus-Christ, l’empereur romain Trajan parvient enfin à vaincre les Daces, ancêtres des Roumains. En annexant la Dacie, l’empire romain s’étend vers le nord, au-delà des Carpates et des bouches du Danube. Reste à le protéger contre les envahisseurs venus des steppes d’Ukraine et d’Asie centrale. C’est l’objectif du Limes, cet immense dispositif de protection que les Romains construisent à travers toute l’Europe, de l’Ecosse jusqu’à la mer Noire. Des milliers de kilomètres de murs défensifs qui marquent physiquement la frontière de l’empire avec les territoires non soumis. Après sa victoire, Trajan complète le Limes au nord du delta du Danube par des murs qui traversent aujourd’hui la Moldavie de part en part.

Mais ces ruines sont oubliées. De Paris à Bucarest, les petits créneaux de la carte n’évoquent rien aux personnes qui pourraient en avoir entendu parler. Il faut se rendre a Cahul, en Moldavie, une petite ville effleurée par les créneaux, pour se mettre sur leur piste.

À Cahul, Rosina, 21 ans, et Ludmilla, 20 ans aujourd’hui même, sont étudiantes en langue française. Elles-mêmes n’ont jamais entendu parler des murs de Trajan, mais elles courent chez le doyen de l’université, professeur d’Histoire, qui confirme la carte de l’atlas et précise que l’on peut trouver des traces de l’un d’eux entre les villages de Vadul Lui Isac et Colibasi, non loin de Cahul. Un bus y part dans une heure. C’est entendu, nous irons marcher sur le mur de Trajan, frontière oubliée de la première Europe unifiée de l’Histoire.

A Vadul Lui Isac, la mémoire locale est vivace. Tout le monde connaît le mur de Trajan, cette vague de terre sans fin au milieu d’un océan de vignes et de champs de tournesols. Haute de trois ou quatre mètres et large de dix, elle s’enfuit à l’horizon en ondoyant sur les collines.

Rosina et Ludmilla sont heureuses d’avoir trouvé le mur de Trajan, d’arpenter cette ancienne frontière ou devaient s’élever force guérites et palissades pour défendre l’empire contre les barbares. Elles sont montées sur une colline en marchant sur le mur. De là-haut, on peut voir le Prut, a trois kilomètres, le fleuve frontière qui sépare la Moldavie de la Roumanie.

Elles voudraient bien nous accompagner là-bas demain pour savoir si le mur continue de l’autre côté, mais c’est trop tard. Il fallait venir il y a trois semaines, quand elles pouvaient encore traverser la frontière facilement, avec une simple carte d’identité. Car depuis le 1er juillet 2001, la frontière s’est durcie. Pour poursuivre les négociations d’adhésion avec la Roumanie, l’Union européenne a exigé des Roumains qu’ils imposent à leurs voisins moldaves un passeport à la douane. Raison invoquée ? Sécuriser la frontière. Les Moldaves, liés aux Roumains comme a des frères par l’Histoire, la géographie, la culture et la langue, apprécieront de savoir qu’ils menacent l’Union, comme les barbares menaçaient l’empire. Par mesure de réciprocité, la Moldavie s’est vu obligée d’adopter la même contrainte envers les Roumains.

Comme Rosine et Ludmilla, les milliers de Roumains et de Moldaves dont les familles vivent de part et d’autre du Prut doivent donc se procurer un passeport pour se rendre visite. En Moldavie, ou le salaire moyen ne dépasse pas 400 francs, il en coûte 200 francs. Une dépense que les deux jeunes filles ne sont pas prêtes de faire. Et le mois de délai nécessaire à la délivrance du passeport les empêche de toute façon d’envisager la moindre balade en Roumanie avec nous demain.

Perchées sur le mur de Trajan, Rosina et Ludmilla argumentent, évoquant malgré elles comme une fatalité qui ferait une fois de plus s’arrêter l’Europe ici même.

  • Ce passeport, c’est comme un premier visa, se désole Ludmilla. Vous verrez qu’ils finiront par nous imposer un visa pour nous rendre chez nos amis de Galati ou d’Iasi. Mais c’est le même pays, en face ! D’ailleurs, beaucoup de gens souhaitent la réunification avec la Roumanie…
  • Dès demain si l’on pouvait !, ajoute Rosina.

En attendant, le mur de Bruxelles a commencé à s’élever sur le Prut.