Dina Vierny, fondatrice du Musée Maillol

Article par Harry Bellet repris sur http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3382,50-1145604,0.html

Fondatrice du Musée Maillol à Paris, Dina Vierny est morte mardi 20 janvier, peu de temps avant son 90e anniversaire. Née le 25 janvier 1919, à Kichinev, alors capitale de la Bessarabie, province russe, située à une centaine de kilomètres d’Odessa, elle émigre en France avec sa famille en 1925.

Ses parents musiciens, juifs, ont participé à la révolution de 1917 mais s’accommodent mal du régime bolchevique. La famille s’installe à Paris, rue Monge. C’est là qu’un visiteur, l’architecte Jean-Claude Dondel, remarque la jeune fille. Avec ses rondeurs adolescentes, elle lui rappelle les œuvres de son ami Maillol. L’architecte parle de la coïncidence au sculpteur et Aristide Maillol n’hésite pas écrire à la jeune fille : « Vous ressemblez, m’a-t-on dit, à un Maillol et à un Renoir. Je me contenterai d’un Renoir. » Non sans réticences, la demoiselle se rend chez l’artiste. Elle à 15 ans, il en a 73. Elle est morte quatorze ans jour pour jour après l’inauguration du musée qu’elle lui a consacré.

Une telle fidélité n’est pas ordinaire. De 1934 à 1944, date du décès accidentel de Maillol, Dina Vierny pose pour lui. Pour elle, ou grâce à elle, il reprend les pinceaux qu’il avait longtemps abandonnés. Mais c’est dans ses ultimes sculptures que les deux tempéraments explosent, à travers les grandes allégories qu’elle lui inspire : La Montagne, l’Air, la Rivière, l’Harmonie. Entre deux séances, elle fréquente les frères Prévert, Roger Blin, Maurice Baquet ou Marcel Duhamel, qui jettent les derniers feux du groupe Octobre, mais aussi les surréalistes et, en premier lieu, André Breton dont elle gardait un souvenir mitigé. En 1940, Maillol fuit l’invasion allemande et se réfugie dans sa ville natale de Banyuls-sur-Mer avec femme, enfants, et modèle. Dina joue les guides pour ceux qui veulent passer en Espagne, évoquant au fil de ses souvenirs les réseaux américains d’aide aux réfugiés implantés en France, comme ceux de Frank Bohn et de Varian Fry, célèbre pour être venu au secours des surréalistes repliés à Marseille. Sa vie durant, elle soutiendra mordicus qu’elle doit à Maillol sa connaissance des sentiers de contrebandiers pyrénéens qui sauvèrent tant de gens.

« Une femme de bronze »

L’histoire, elle, a retenu du sculpteur son amitié pour l’artiste officiel du IIIe Reich, Arno Brecker. Quoi qu’il en soit, quand la petite résistante juive russe est arrêtée par la Gestapo, c’est Maillol qui, usant de ses amitiés artistico-nazies, la fera libérer. Dina Vierny témoignera après-guerre en faveur de Brecker, mais refusera toute sa vie de l’exposer. Dina sortie de prison, Maillol l’envoie se mettre au vert chez Bonnard, qui en fait un Nu sombre, et Matisse qui, selon le mot de son Pygmalion, allait la réduire à un trait.

Matisse songeait à elle pour une moderne Olympia, restée à l’état de projet, et l’aida à changer de vie. Après la disparition de Maillol, c’est lui qui la guida et l’encouragea à ouvrir une galerie en 1947, au 36 rue Jacob, et lui qui persuada le vieil architecte Auguste Perret, alors entièrement absorbé par la reconstruction du Havre, d’aménager le local. Elle y exposa quelques vraies découvertes, comme Poliakoff, rencontré dans une cave de Saint-Germain où il jouait de la guitare, mais aussi, une génération plus tard, Kabakov et Boulatov, des pionniers du Sot’s Art soviétique, aujourd’hui au firmament de l’art contemporain russe. Tous venus d’un pays qu’elle aimait toujours, mais avec un regard critique qui lui fit enregistrer, au Chant du monde en 1975, treize Chants du goulag.

En 1964, elle fit don de dix-huit sculptures de Maillol à l’Etat. Qui, de Malraux ou d’elle eut l’idée de les placer en majesté dans le jardin des Tuileries ? Les deux, sans doute. Dina Vierny avait une telle spontanéité, un tel dédain des conventions, un tel franc-parler, qu’elle était à vrai dire irrésistible. Elle était familière de l’Elysée sous de Gaulle, faisait rire François Mitterrand. Avec, en tête, une obsession : ouvrir à Paris un musée dédié au « patron ».

Ce qu’elle fit, en 1995, au 59 rue de Grenelle, rachetant les uns après les autres les appartements d’un immeuble entier, vendant au besoin sa collection de poupées (654 pièces historiques, une des plus importantes au monde) ou d’autographes (dont des manuscrits de George Sand pour laquelle, on ne s’en étonnera pas, elle avait une vraie passion). Elle collectionnait aussi les calèches, les peintres naïfs, et assez d’autres trucs pour refaire un inventaire à la manière de son ami Prévert.

Un ensemble monumental, à son image, que gèrent aujourd’hui ses fils Olivier et Bertrand Lorquin. En 2006, le cinéaste Alain Jaubert lui avait consacré un film, qu’une chaîne de télévision s’honorerait de reprogrammer d’urgence, pour montrer au public une image de celle que le magazine Connaissance des arts avait baptisé « une femme de bronze », mais qui pouvait tout aussi bien être du vif-argent.