Deux témoignages d’étudiantes « citoyennes » (1)

Cristina et Doina nous apportent deux témoignages d’une totale sincérité sur les élections. La rédaction a traduit de l’anglais la contribution de Doina qui fait le bilan d’actions de mobilisation de l’électorat hors démarche partisane, et mis en forme le texte de Cristina rédigé en français sous le coup de l’émotion suite aux résultats. Dans les deux cas, les versions proposées ici ont reçu leur approbation.

On notera la très forte hostilité de Cristina à l’égard du Parti des Communistes. C’est un sentiment partagé par une frange importante de la jeunesse instruite, il ne faut pas l’ignorer.

Son pays est partagé sur le bilan de la présence soviétique passée. Des historiens travaillent sur documents qui révèlent de nombreux aspects tragiques vécus par la population durant des décennies. Ainsi peut-on expliquer la réaction de la jeune fille qui, comme Doina, aspire à une totale liberté, à une ouverture sans barrière vers l’Europe, à une vie meilleure partagée par l’ensemble des Moldaves. Espérons que les jeux en coulisse actuels ne les désespèrent pas.

Faut-il être déçu ?

Article par Cristina Aparatu

Les élections anticipées ont suscité un intérêt particulier pour ceux qui travaillent et étudient à l’étranger. Tous ont voulu faire de ce 28 novembre le jour de “la victoire de la démocratie” et celui de la renaissance du peuple roumain en Moldavie avec de grandes perspectives. Le tampon que j’ai mis sur le bulletin de vote signifiait la lutte pour mettre fin à une vie sans espoir, avec des familles démembrées, avec des jeunes qui partent à l’étranger et perdent leur désir de revenir dans leur patrie où la langue est la plus douce, où les personnes sont les plus hospitalières. J’ai voté pour le pays qui m’attend, pour un pays qui mérite un avenir meilleur. Nous avons pensé que le 28 serait un jour historique : celui de la mort du communisme.

J’ai été heureuse au milieu de toute cette foule exilée loin de chez elle - cette grande part des 65 000 Moldaves qui sont en Roumanie - et qui attendait pendant des heures pour exercer son droit de vote sous la pluie et dans le froid, après avoir souvent fait des centaines de km pour venir voter, en pensant que nous allions gagner la lutte, et mettre un “point” final dans l’histoire du communisme en Moldavie.

on défie l'intempérie pour voter
on défie l’intempérie pour voter

Des milliers de jeunes gens ont commencé à espérer, des milliers de parents ont pensé un moment pouvoir revoir leurs enfants, beaucoup ont commencé à faire des plans pour un avenir européen lorsque les télévisions ont diffusé les sondages de sortie d’urnes. Un parfum de renaissance a été ressenti. Dans ce moment de bonheur, je sentais le soleil sur la “rue” Moldova. Mais c’était trop beau pour être vrai. Il semble que tout n’ait été qu’illusion, et que de nouveau les aînés aient choisi à notre place avec des mentalités usées.

Les élections ont suscité beaucoup plus d’émotions après qu’avant, parce que maintenant nous dépendons de la vanité des hommes politiques qui veulent porter l’habit de l’empereur sans dire la vérité et prétendre représenter les citoyens. Maintenant commence le jeu politique, le jeu des alliances entre les députés au Parlement. Nous attendons que les politiciens décident de notre destin, et nous espérons que notre vote ne sera pas trahi et que notre droit à un nouvel avenir ne sera pas volé.

Plusieurs scénarios politiques sont possibles. Quelque soit le scénario, la lutte pour obtenir quelques voix « en or » supplémentaires nécessaires sera une question intéressante, car nous sommes dans la même situation qu’après le 5 avril 2009 ; mais les rôles ont changé. Il est clair que quelqu’un devra céder pour le bien de la société, ou bien nous sommes condamnés à subir une nouvelle élection, et à encore stagner. Nous sommes les spectateurs ignorant ce qui se passe dans les coulisses, mais nous attendons que les acteurs nous présentent le spectacle de théâtre et alors on pourra ou non applaudir.

A Bucarest, la mobilisation était totale, tous étaient prêts pour ce jour de “fête” (ou de funérailles). Des queues immenses se formèrent pour entrer dans les bureaux de vote. Là, très souvent on pouvait entendre de la bouche d’étudiants : “ Je suis sûr, je reviendrai à la maison”, “ Je suis fier de mon pays”, “ Enfin je pourrai dire que je viens de Moldavie”. Les jeunes ont écrit :” Je suis venu, j’ai voté, j’ai gagné et je suis allé”.

Le jour suivant les élections, je me suis souvenue de ces mots qui sont apparus en contradiction avec les résultats. Je me suis posé beaucoup de questions car j’ai été tellement déçue dans la crainte de perdre notre dernière chance. J’ai compris que la situation n’est pas causée par la télévision qui est encore “privée”, ni par la fraude, mais elle est due à la mentalité des gens ou plutôt à leur pauvreté. Elle est l’expression de la nostalgie des “temps meilleurs”, la période du socialisme.

Malheureusement, et j’ai du mal à l’admettre, mais c’est parce que les communistes exercent encore leur pouvoir sur les gens qu’ils peuvent encore gérer ce pays pauvre qui a perdu la confiance dans ses leaders politiques, la confiance dans un avenir meilleur. Mais je ne peux pas dire que nous n’ayons pas réussi l’épreuve : nous sommes passés par des élections justes, chacun à l’étranger ayant la possibilité de voter grâce à l’ouverture de nombreux bureaux de votes. L’esprit citoyen a bien été en éveil – il y a eu 65% de votants. Mais notre problème c’est que nous avons du mal à nous détacher d’un lourd passé qui reste proche.

Je veux croire que la raison prévaudra et que l’élection du président va réussir et que nous aurons enfin un gouvernement démocratique (PL, PLDM, PDM) avec une opposition responsable. Quel sera le grand dénouement ? Quelle voie suivrons-nous ? Le retour à Chisinau ou un exil dans un pays de l’Europe, loin de notre Patrie pendant encore 4 ans ?…