Désenchantement en Moldavie

Article de Gilles Ribardière

Le premier article rédigé juste à mon retour de Moldavie, le 24 mai dernier, avait une tonalité pessimiste. Le présent ne devrait pas totalement déroger à cette tonalité.

J’ai en effet voulu percevoir de quelle manière mes divers interlocuteurs réagissaient à la crise ukrainienne ; j’ai aussi cherché à savoir si la lutte contre la corruption commençait à porter ses fruits et si pouvaient se mesurer des avancées notables en matière de bien-être au profit de la population.

La crise ukrainienne

Je ne retiens ici que deux types de réaction face aux événements se déroulant de l’autre côté du Dniestr : d’une part, un rejet absolu des manœuvres de la Russie et de Vladimir Poutine, d’autre part, un point de vue très distancié, qui se traduit par une grande réticence pour en parler.

Le Dniestr à Soroca. Vue sur l'Ukraine
Le Dniestr à Soroca. Vue sur l’Ukraine

Je dois admettre que je n’ai pas pris le temps d’entendre des partisans de l’annexion de la Crimée et autres actions troubles dans l’est de l’Ukraine. Les réactions, souvent violentes, contre la Russie trouvent leurs racines dans le vécu des uns et des autres qui a pour effet une perception durablement négative de ce pays et de ses habitants. Ainsi, le Russe serait-il perçu comme une personne qui considère le Moldave roumanophone comme inférieur aussi bien sur le plan social que culturel.

Aussi certains Moldaves roumanophones, conscients de cette perception négative, dans une réaction d’amour propre, expriment haut et fort leur hostilité vis à vis des initiatives russes. On peut aussi penser que la grande majorité de la jeunesse instruite du pays prend fait et cause pour Maïdan. Il faut dire que pour une très grande part de cette jeunesse tout ce qui vient de l’Ouest « brille », ce qui l’incite à chercher à s’y rendre pour y poursuivre des études, voire même s’y installer. Pour cette jeunesse, il n’y a pas de doute, un meilleur futur est à trouver du côté de l’UE et non de la Russie. D’où une condamnation sans ambiguïté des initiatives russes.

Mais la situation ukrainienne peut aussi susciter des points de vue très distanciés, fatalistes d’une certaine manière, qui se traduit par une réticence à en parler, malgré la conscience qu’un conflit armé ne serait pas impossible. Je reste très frappé par le propos d’une de mes interlocutrices : « C’est très compliqué ; je ne veux rien dire ! »

J’ai essayé de comprendre et une possible clé serait à trouver dans le refus de soulever au sein d’une même famille des conflits qui prennent souvent leur racine dans le passé ; ainsi un jeune peut avoir pour ancêtre à la fois un soldat des forces de l’Axe car citoyen de la Roumanie d’Antonescu, et un autre ancêtre combattant de l’Armée Rouge. Le premier aura été mis au banc de la société car réputé fasciste, tandis que le second sera honoré en tant que héros… On peut alors comprendre le refus des uns et des autres d’ouvrir au sein d’une famille des plaies aussi vives.

Par ailleurs, aujourd’hui dans une même famille, certains travaillent en Russie, d’autres en Europe de l’Ouest. Une contamination du conflit ukrainien en Moldavie risque donc de tarir des sources de revenus vitales pour certains, sans compter que pour tous demeure l’épineuse question de l’approvisionnement en gaz en provenance de Russie.

Reste que l’on sent que le pays est un territoire vulnérable aux effets de toute crise et que tous en sont conscients.

C’est dans un tel contexte que j’ai pu être le témoin d’une manifestation qui, tout en évitant de prendre parti pour un camp ou pour un autre, afin de ménager les susceptibilités, exprimait le fort désir de paix ; elle avait pris la forme de la chanson « Mille colombes » de Mireille Mathieu interprétée par les élèves d’une école, alors qu’ils tenaient en leur main ces symboles de paix qu’ils avaient confectionnés en papier.

« Mille colombes »
« Mille colombes »

Il y a donc à coup sûr de l’inquiétude parmi la population, et plus encore parmi celle qui fut témoin de la guerre de 1992 qui a conduit à la création du pseudo état de Transnistrie, conflit qui a tout de même fait plus de 2000 morts.

Corruption et crise économique

En tout cas, ces événements ajoutent à la morosité suscitée par le constat d’une stagnation, voire régression sur le ressenti par la population de la situation économique, accentué par un réel découragement quant à l’absence de résultats en matière de lutte contre la corruption.

Ainsi, le Parti Libéral, qui avait à l’orée des élections de 2009 une image de parti « propre » et à la pointe de la lutte contre la corruption, voit sur ce point son image se renverser si j’en crois certains.

De façon générale, on constate que les politiciens ne se positionnent pas nécessairement pour défendre les intérêts du pays, mais pour se construire une carrière conforme à leur ambition, d’où des scissions conduisant à la création de nouveaux partis aux programmes peu différents de celui du parti quitté.

La corruption ne suscite pas seulement le découragement d’une large frange de la population qui risque de se réfugier dans l’abstention lors du scrutin de renouvellement du Parlement en novembre prochain ; elle peut être aussi l’objet d’une lutte constante et courageuse de la part de certains avocats. C’est le cas du couple d’avocats Violeta Gasitoi et Roman Zadoinov. On peut à juste titre admirer leur sang froid alors qu’ils traitent des sujets délicats, et qu’ils ne semblent pas se décourager malgré des risques pouvant peser sur le déroulement de leur carrière - des menaces ont pu peser à cet égard en particulier sur Roman. En fait, ce qu’ils constatent c’est que le personnel judiciaire est le même qui a institué la corruption comme règle de fonctionnement de la justice, que ce personnel ne se renouvelle pas, ou du moins se reproduit en vase clos, le relai pouvant passer de père en fils … et qu’en conséquence ce personnel n’applique pas les mesures de lutte contre la corruption qui pourtant sont relativement timides. Selon Violeta et Roman, on est loin de l’application des standards européens, et ils constatent que les plaignants sans moyens sont victimes trop souvent de décisions négatives préparées avant même le début d’un procès !

Le chemin est donc encore semé d’embûches avant l’éradication du poison de la corruption, malgré les progrès constatés par l’UE en ce domaine. Il a pour effet d’accentuer le désenchantement de la population.

Celle-ci constate qu’une minorité accumule des fortunes importantes, alors que la majorité de la population voit son pouvoir d’achat diminuer. Même des leaders politiques plutôt populaires il y a quelques années perdent la confiance de leurs supporters. C’est le cas semble-t-il de Dorin Chirtoaca, maire de Chisinau. On lui reproche l’absence de résultats concrets pour améliorer le quotidien des habitants de la capitale, reproche peut être assez injuste dans la mesure où il n’a pas la majorité au conseil municipal. Il est aussi sans doute victime de l’image qui semble s’être dégradée de son parti, le Parti Libéral.

Quelques notes optimistes

Le mélange entre affairisme et politique est monnaie courante. Des politiciens manifestement profitent de leur position au Parlement pour conduire adroitement leurs affaires. Ce peut être le cas de Vladimir Plahotniuc, vice-président du Parti Démocrate et vice-président du Parlement jusqu’à il y a peu de temps. On ne compte plus les entreprises dont il est le propriétaire, que ce soit ouvertement ou de manière plus ou moins dissimulée. Ce qui peut le plus prêter à interrogation, c’est sa main mise sur l’audio-visuel. On a une idée de son empire en allant aux sièges des télévisions qui vont bientôt bénéficier de studios d’enregistrement à la pointe de la modernité.

Ce quasi monopole apparaît peu compatible avec les principes du bon fonctionnement d’une démocratie. Or, plusieurs personnalités qui ont été interviewées par une des chaînes appartenant à Vladimir Plahotniuc, en particulier Publika TV, m’ont affirmé qu’elles avaient pu s’exprimer en toute liberté, que même des propos critiques à l’égard du propriétaire n’avaient subi aucune censure. Autrement dit, on doit pouvoir affirmer qu’une conquête fondamentale de ces dernières années demeure bien vivante, à savoir la liberté de la presse, malgré l’emprise économique d’une fortune liée au pouvoir politique.

Une autre raison de conserver une lumière d’espoir quant à l’avenir de la Moldavie réside dans l’engagement d’une partie de sa jeunesse. A plusieurs reprises, dans des articles passés, j’ai pu rendre compte d’actions citoyennes ; lors de mon dernier séjour, j’ai pu dialoguer avec tout un groupe de jeunes étudiants assurant des responsabilités, par exemple, dans le Parlement des Jeunes, ainsi que le Youth Governing Institute. Ce fut la démonstration qu’une élite se prépare à apporter au pays ses compétences dans un esprit de service public, en tournant la page de pratiques qui ternissent l’image du pays. Il s’agit d’une élite particulièrement bien formée, maîtrisant parfaitement au minimum 3 langues, qui s’apprête à affronter les défis des années à venir, malgré les obstacles que nous avons décrits.

Des étudiants membres du Parlement des jeunes ou du Youth Governing Institute
Des étudiants membres du Parlement des jeunes ou du Youth Governing Institute

C’est sur cette note positive que j’ai en fait terminé ce court séjour en Moldavie : alors attendons les élections législatives de novembre avec confiance, sachant que certains politiques restent avec une image d’honnêteté avérée – c’est le cas du Premier Ministre Iure Leanca – et que l’accord d’Association avec l’UE signé ce 27 juin apportera peut-être déjà quelques fruits au profit de la population.