« Chisinau 2012 » : une contribution sur la russophonie

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« Les Moldaviens » s’associent au « Prix russophonie-Rusofonia » décerné lors du Salon Expolangues du 7, 8 et 9 février 2008, grâce à l’association France-Oural.

Pour en savoir plus :

http://www.expolangues.fr/

La Russophonie : Espace de cultures anciennes pour de nouvelles Solidarités

En Estonie, en Ukraine, en Géorgie, l’usage de la langue russe sert de pretexte ou se retrouve aujourd’hui au centre de conflits et de tensions. Pourtant, l’usage d’une langue régionale d’importance mondiale qui implique un certain nombre de références communes et permet une communication privilégiée entre nationalités et un accès à l’international est incontestablement une richesse et un avantage pour tous les peuples qui en disposent, pourvu que son utilisation soit bien définie et appréhendée par tous. Personne ne doute de la nationalité de Senghor ou de Céline Dion lorsqu’ils parlent français. Pourquoi douterait-on de celle de Sakachvili (président géorgien) ou de Iouchtchenko (président ukrainien) lorsqu’ils parlent russe ? Il n’y a qu’eux mêmes pour en douter. Est-ce une raison de priver leurs peuples d’un patrimoine commun qui ouvre objectivement un champ non négligeable de coopérations et de solidarités et non de divisions, sans compter que parfois une partie de ce peuple est de langue maternelle russe et l’empêcher de la pratiquer est une atteinte à une liberté reconnue et évidente de nos jours en Europe. Mais la russophonie c’est bien plus qu’une défense du droit de minorités ethnico-linguistiques. La russophonie c’est un patrimoine commun de tous les peuples concernés.

La notion de russophonie répond à la réalité géopolitique contemporaine, quinze ans après l’éclatement de l’URSS, et les vagues d’émigration de populations russophones qu’a connues le siècle dernier dans le monde entier. Elle recouvre aujourd’hui un espace important dépassant de beaucoup la seule Russie et concerne environ 300 millions de personnes à l’échelle mondiale. Elle est le produit de l’Histoire, de migrations de populations et des progrès techniques.

A la suite des bouleversements du XX-ème siècle, de nombreuses populations, administrées à certains moment par l’Empire russe, l’URSS, ou plus tard, la Fédération de Russie, voire d’autres Etats ex-soviétiques, se sont trouvées dispersées de par le monde. Soit en tant qu’entités ou nations partiellement russophones, soit en tant qu’individus, pour qui la langue russe est une part plus ou moins importante de leur personnalité, de leurs connaissances et de leur culture.

Diaspora et patrimoine universel

Aujourd’hui, ces populations russophones sont souvent installées définitivement dans leurs Etats d’accueil, auxquels elles se sont intégrées et dont elles sont devenues membres à part entière, tout en conservant, en plus de la langue locale, l’usage de leur langue d’origine.

Pour d’autres, des Etats ayant recouvré leur indépendance ou l’ayant acquise après l’implosion de l’URSS, disposent de fait d’une double culture et d’une langue supplémentaire, en plus de leur langue nationale. Elle s’avère particulièrement utile pour la communication entre nationalités et pour accéder à des connaissances et des technologies peu accessibles dans des langues plus locales.

Il en résulte que la langue russe est devenue un patrimoine mondial, une richesse commune à de nombreux Etats, nations et personnes dispersés à travers tout le globe.

Sur internet, où le monde russophone se montre particulièrement actif et créatif, la russophonie est une réalité mondiale concrète et vivante.

De nombreux voyageurs et migrants modernes, compte tenu d’une certaine ouverture des anciennes frontières de « l’Est » et grâce aux moyens de transport contemporains, véhiculent largement la langue russe qui est leur, en plus parfois d’une langue plus rare ou plus locale, et s’en servent pour communiquer au cours de ces déplacements et pour leurs échanges de toutes natures.

La communauté russophone s’enrichit à nouveau chaque année de personnes de différentes nationalités qui accèdent à la langue russe à travers son enseignement dans de nombreux pays. Après un recul sensible durant les 15 années de bouleversement que l’on vient de connaître, le russe redevient « utile » grâce au poids économique de la Russie et des marchés auxquels il facilite l’accès, dont le tourisme n’est pas le moindre.

La manifestation concrète de la russophonie est ainsi l’utilisation de la langue russe comme un outil privilégié, et parfois unique, d’accès à la culture, aux connaissances et aux technologies modernes, de communication et d’échanges, notamment commerciaux, à travers le monde entier. Dans des pays comme la Tchèquie où le russe était mal ressenti après l’invasion soviétique de 1968, on voit aujourd’hui partout des inscriptions et indications en russe et les commerçants vous parlent spontanément en russe. Même en Pologne, où la mauvaise volonté pour apprendre le russe, pourtant voisin sur le plan linguistique autant que géographique, était proverbiale, les citoyens ordinaires se mettent à pratiquer une langue utile pour leurs échanges commerciaux.

Des antagonismes irrationnels

La russophonie est un espace linguistique et culturel commun à de nombreux peuples, indépendamment de leurs appartenances ethniques, nationales, religieuses, politiques voire même stratégiques. C’est un patrimoine commun unifiant de fait des populations parfois poussées à l’affrontement, notamment dans le chaos post-soviétique.

Car cette vocation unificatrice et pacifique, à priori enrichissante pour tous ceux qui disposent à un titre ou un autre de la connaissance du russe (comme de toute autre langue et culture), est parfois dévoyée et transformée au contraire en objet d’antagonisme, de pression et par là même de conflit. C’est malheureusement parfois le cas en Ukraine ou dans les Pays baltes.

Des nationalismes blessés dans le passé ou peu sûrs d’eux-mêmes cherchent à s’imposer en privant leurs populations d’une richesse supplémentaire réelle dont elles disposent de fait. Non contents de « tirer une balle dans le pied » de leur propre pays et de sa population, ils en arrivent à porter atteinte aux droits élémentaires de minorités, souvent importantes comme en Ukraine ou en Lettonie, en limitant leur liberté de se servir de leur langue.

D’autres pays en revanche, comme l’Azerbaïdjan, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, l’Arménie ou Israël reconnaissent et utilisent pleinement les avantages du bilinguisme.

Le russe n’est plus la langue appartenant à la seule Russie. Il est devenu l’outil de communication commun privilégié, souvent indispensable et unique dans beaucoup de pays de l’ex-URSS voire de l’est de l’Europe ou entre personnes y ayant vécu. Il est un lien avec le reste de la communauté internationale.

Le maintien de son caractère mondial aux cotés d’autres langues comme le français, l’espagnol, l’allemand, l’arabe ou le portugais est aussi une importante garantie de préservation de diversité culturelle et intellectuelle dans le monde sous le monopole de fait de l’anglais. Une véritable œuvre de biodiversité dans le domaine culturel avec une implication réelle pour un monde vraiment multipolaire, meilleure garantie contre d’éventuelles hégémonies.

Ce caractère mondial justifie l’intérêt qu’on peut porter au russe également en France, à une échelle dépassant quelques spécialistes.

L’exemple de la francophonie

Compte tenu de nos tendances à rationaliser et classer les choses, c’est paradoxalement en France, pays faiblement russophone et où l’éducation nationale fait reculer l’étude du russe (laissant le champ libre aux cours privés florissants), qu’est née l’initiative de nommer la russophonie et de concrétiser notre volonté de ne pas rester en dehors de ce nouvel espace à vocation universelle.

Une Union des russophones de France a été créée en 2006 (www.russophonie.org) et un prix littéraire Rusofonia - Russophonie, récompensant la meilleure traduction de russe en français a été remis en janvier 2007 pour la première fois à l’issue de l’exposition Expolangues à Paris.

Bien sûr, l’exemple de la francophonie n’est pas étranger à l’initiative. Les Français ont bien compris maintenant que le rayonnement de leur pays a pu se maintenir dans le monde pour une bonne part grâce à la francophonie. Les Français disséminés ici ou là dans le monde n’auraient pas pu assurer la pérennité d’un tel espace culturel et linguistique, souvent source de solidarités sur d’autres plans. Ils se sont donc résolus à partager leur langue et à participer au développement du patrimoine commun.

Car la francophonie n’est pas née en France ! Elle a mis du temps à y être comprise et acceptée : près de deux cents ans, disent les Québécois ou les Cajuns… Il a fallu les indépendances africaines et des initiatives comme celles du poète-président sénégalais Léopold Sédar Senghor, soucieux de préserver le seul élément unificateur entre les nouveaux états indépendants, souvent artificiellement créés par la colonisation. Pour eux, la francophonie était une nécessité, un atout supplémentaire.

C’était moins évident pour la France car la France est naturellement francophone.

Tout comme la Russie d’aujourd’hui est naturellement russophone et pense plus en terme de « compatriotes à l’étranger » qu’en termes de partage de son héritage linguistique et culturel.

Au risque de décevoir ceux qui en Asie centrale, dans le Caucase, en Ukraine, voire même dans les pays balte, quelquefois malgré les tentatives d’antagonisme évoquées plus haut, restent attachés à la langue russe, partie intrinsèque de leur personnalité, sans pour autant renier leur propre langue, culture ou nationalité.

On retrouve la même aspiration parmi les russophones souvent nombreux en Israël, en Allemagne, en Australie, en Amérique ou en France. Hâtivement perçus comme « Russes », les Ukrainiens, Géorgiens, Biélorusses, Moldaves ou Lituaniens vivant dans ces parties du monde créent souvent une solidarité russophone de fait mais restent eux-mêmes. Ils ne peuvent plus être considérés simplement comme des compatriotes par les Russes ou comme des « Russes » par les autres.

Sur le terrain, dans la presse et la toile internet, la réalité s’est créée. Il lui restait à être nommée et définie. C’est chose faite en France.

Dimitri de Kochko

Journaliste-réalisateur

Président de l’Association France-Oural

Co-fondateur de l’Union des russophones de France