Allocution au déjeuner de “Défense de la langue française” le 11 mars 2006 au Sénat. Court plaidoyer en faveur de la grammaire

par Laurent Lafforgue (mathématicien)
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Je vous remercie de l’honneur que vous me faites en m’invitant
à votre déjeuner. Je suis très heureux de me voir reconnu parmi les
défenseurs du français.

Je remercie également les éditeurs de votre bulletin d’avoir
reproduit l’an dernier un petit texte de moi intitulé « Le français au
service des sciences ».

Dans ce texte, je plaidais pour que les mathématiques et
toutes les sciences continuent de se penser, de se rédiger et de se
publier dans une pluralité de langues de grande culture, dont le
français. Je donnais trois types d’arguments montrant qu’il en allait de
leur intérêt même : premièrement, le refus de l’esprit d’abandon et le
choix de la combativité sont des conditions impératives pour accomplir
de grandes choses ; deuxièmement, la recherche scientifique repose sur
l’amour de la vérité pour elle-même et non sur l’envie de reconnaissance
planétaire ; troisièmement, la langue et la culture contribuent
puissamment à la créativité scientifique.

Dès cette époque j’avais pris plusieurs fois position sur
l’école. Cela m’a valu à l’automne 2005 une nomination au Haut Conseil
de l’Éducation, qui fut suivie au bout de quelques jours d’une démission
forcée, pour cause de propos trop violents sur l’état de l’Éducation
nationale et sur la responsabilité de ses instances dirigeantes.

J’ai reçu depuis cet épisode plus de mille courriels et
courriers de soutien et de témoignage, provenant de professeurs de tous
niveaux et de toutes disciplines littéraires et scientifiques, de
parents d’élèves, parfois d’étudiants et de lycéens, de responsables
d’entreprises, et de simples citoyens.

Or, parmi les témoignages de professeurs, aussi bien de
mathématiques que de sciences de la nature et de langues étrangères, un
bon nombre citent le défaut de maîtrise du français chez les élèves ou
les étudiants comme la première cause des difficultés insurmontables
qu’ils rencontrent pour enseigner leurs disciplines. Plus précisément,
ils déplorent et dénoncent avant tout l’ignorance de l’analyse
grammaticale. On sait qu’à la suite des nouvelles doctrines de
l’Éducation nationale répandues par les IUFM et imposées par les corps
d’inspecteurs recrutés parmi les militants de la nouvelle école,
l’apprentissage de la grammaire sous forme de règles et sa pratique
systématique ont été bannies des écoles primaires et des collèges ;
elles n’y sont plus enseignées que par des instituteurs et des
professeurs entrés en résistance.

L’abandon de l’analyse grammaticale est un des principaux
facteurs de l’effondrement de la capacité de raisonnement et du respect
des règles de logique les plus élémentaires que les professeurs de
mathématiques et de sciences constatent chez les élèves, aussi bien au
lycée qu’à l’université et jusque dans les classes préparatoires aux
grandes écoles. En effet, la grammaire est, dès l’école primaire,
constitutive de l’apprentissage du raisonnement et de la logique, non
pas d’ailleurs d’une logique purement mécanique mais d’une logique fine
et subtile, dont la mise en œuvre est inséparable de la compréhension
du sens des phrases.

Les professeurs constatent parallèlement la très grande
difficulté que les élèves éprouvent pour comprendre des énoncés
abstraits, comme les énoncés mathématiques, ou pour formuler des
assertions susceptibles d’être vraies ou fausses, alors même qu’elles
consisteraient en de simples phrases composées d’un sujet, d’un verbe et
d’un complèment. Dès que la phrase à comprendre ou à former sort du
langage courant, c’est-à-dire dès que les mots qui la composent ne sont
pas ceux de la langue de tous les jours, la connaissance habituelle et
instinctive de la langue ne suffit pas, une connaissance plus structurée
est indispensable, et cette connaissance plus structurée s’appelle la
grammaire. Si elle n’a pas été pratiquée dès l’enfance, elle n’est pas
intériorisée, et toute utilisation de la langue un peu abstraite devient
semblable à celle d’une langue étrangère dont on ne connaîtrait que
quelques mots épars qu’on serait impuissant à composer entre eux. Les
professeurs de langues constatent de leur côté que les élèves déjà
sortis de la première enfance et ignorants de la grammaire du français,
tendent irrésistiblement à traduire mot à mot, ce qui n’est pas traduire.

Un témoignage particulièrement frappant m’a été envoyé par un
professeur de mathématiques d’un lycée qui obtient de très bons
résultats au baccalauréat, au point de figurer dans les palmarès des
journaux. D’après ce professeur, on apprend simplement aux élèves de son
lycée à reconnaître un certain nombre de questions-types et à y répondre
mécaniquement, sans qu’il soit nécessaire pour les élèves de comprendre
ni ces questions qui reviennent à tour de rôle ni les réponses
automatiques qu’ils sont entraînés à donner. Et, ajoute-t-il, si la
plupart des élèves sont incapables de comprendre ces questions et ces
réponses, c’est d’abord à cause de la grammaire.

Ce témoignage m’amène d’ailleurs à un commentaire à la fois
linguistique et mathématique. Beaucoup de nos compatriotes peuvent
constater par eux-mêmes que, pour ce qui concerne la maîtrise du
français, le baccalauréat d’aujourd’hui est d’un niveau inférieur à ce
qu’a été le certificat d’études jusqu’aux années 50 et 60. Mais peu ont
les moyens de se rendre compte qu’il en est de même en mathématiques, y
compris dans la fameuse filière S. Les programmes de cette filière
présentent une liste de chapitres qui paraît sérieuse, et ils
introduisent beaucoup de mots abstraits qui n’appartiennent pas au
langage courant ; la plupart des personnes ne comprennent pas ces mots,
sont intimidées par eux et en infèrent trop vite que les jeunes
générations apprennent des hautes mathématiques. La vérité est que les
démonstrations ont disparu des programmes, et que les problèmes de
mathématiques du baccalauréat d’aujourd’hui requièrent moins de
raisonnement que les problèmes élémentaires de l’ancien certificat
d’études, qui demandaient toujours un développement en plusieurs étapes
que les énoncés ne détaillaient pas. Les élèves des lycées sont
tellement habitués à reproduire des procédures stéréotypées que, dans le
premier cycle universitaire scientifique, il devient impossible
d’enseigner autre chose, et que les démonstrations sont désormais
largement bannies à ce niveau aussi.

Voilà donc quelques conséquences de la ruine de l’enseignement
de la langue et de la grammaire : l’incapacité définitive de raisonner
pour les élèves, l’impossibilité d’accéder à l’abstraction, en
particulier en mathématiques et en sciences, l’utilisation d’une
logorrhée de mots savants qui flottent dans le vide dès lors qu’ils ne
sont plus insérés dans un tissu de raisonnements riches et rigoureux.

Cela illustre par l’absurde à quel point la maîtrise de la
langue naturelle et de sa structure est indispensable aux mathématiques
et aux sciences. L’apprentissage élémentaire de celles-ci ne peut se
séparer de la langue.

Ainsi en est-il de leur développement. Comme la grammaire est
à la racine du raisonnement, et que chaque langue a une grammaire
différente, on ne réfléchit pas exactement de la même façon en français,
en allemand, en anglais, en russe ou en japonais. C’est pourquoi chaque
langue dans laquelle les mathématiques ou les sciences s’écrivent leur
apporte un esprit original, qui ajoute à leur potentiel créatif. »