A quand un Président de la République ?

Analyse par Gilles Ribardière

Depuis des mois on constate que le paysage politique moldave a du mal à s’affirmer : la question de la désignation d’un Président de la République, toujours pas résolue ; une lente érosion de l’influence du PCRM ; la confirmation du poids de Vlad Filat avec les conséquences que cela peut avoir sur la solidité de l’Alliance ; l’esquisse – incertaine - de la constitution de deux pôles dominant la vie politique moldave.

Un tenace blocage sur la question de la désignation d’un Président de la République

Les élections de novembre n’ont pas permis de dégager la majorité parlementaire suffisante de 3/5 pour élire un Président de la République. Il s’en est fallu de peu. Ainsi se retrouve-t-on dans le même schéma que précédemment : c’est le Président du Parlement qui tient le rôle de Président de la République par intérim. S’ensuit une accumulation d’hypothèses qui met à mal la cohésion de l’Alliance et confirme l’hostilité du PCRM à l’égard de Marian Lupu, actuel Président par intérim et candidat de l’Alliance à l’investiture suprême. Le PCRM semble en effet agir par de multiples moyens en vue d’éviter l’élection de Marian Lupu à la présidence : il va jusqu’à ne plus faire sienne sa proposition de s’affranchir de la barre des 3/5 pour élire le premier magistrat de la République !

Marian Lupu
Marian Lupu

Quant aux discussions au sein de l’Alliance, elles portent sur les solutions en vue de sortir de l’impasse : modifie-t-on l’article 78 de la loi constitutionnelle afin de s’affranchir de la contrainte du nombre de voix ? Et si on ne peut passer par le Parlement pour y parvenir il y aurait recours à la procédure référendaire, et à cet effet on profiterait de l’organisation du scrutin local pour y recourir (ce serait un moyen de s’assurer d’un nombre significatif de participants au vote référendaire, le précédent usage du référendum s’étant illustré par un fiasco).

Mais il y a du tiraillement au sein de l’Alliance sur le thème : faut-il élire le Président par voie parlementaire ou au suffrage direct ? Cette dernière solution est souhaitée par le PLDM de Vlad Filat de suite, tandis que ses alliés, qui ne sont pas opposés au principe de l’élection au suffrage direct, souhaitent que la voie parlementaire dans l’immédiat soit respectée conformément à leurs accords. A ce jour, on ne voit donc pas très clair s’agissant d’une procédure correcte en vue de sortir de l’impasse.

Lente érosion du PCRM

Commenter des sondages demeure un exercice risqué, car on a pu voir notamment au soir des élections législatives combien ils étaient sujets à caution. Toutefois, force est de reconnaître que depuis avril 2009, le PCRM perd à l’occasion des élections des voix, et un tout récent sondage qui lui donne 26% , soit une perte de 13% par rapport aux élections de novembre dernier, peut sans doute être pris en considération en partie. Je dis bien en partie, car il semble difficile de croire à un tel effondrement. On peut en revanche estimer qu’il y a un glissement qui se poursuit, et que le bénéficiaire est essentiellement le PLDM, parti du premier ministre. Le phénomène est remarquable. Nous y reviendrons.

Mais pour nous en tenir au PCRM, son poids électoral s’amenuise petit à petit, mais il conserve un rôle politique essentiel, du fait notamment de sa forte présence au Parlement (42 élus). D’une certaine façon, c’est lui qui est le maître du jeu sur la question de la désignation du Président de la République. Il sait qu’il n’aura aucune chance de voir un des siens désignés. Mais il a la capacité de bloquer le processus, au moins un certain temps, ou d’imposer une « personnalité » neutre, ce qui écarterait Marian Lupu…

Le poids croissant de Vlad Filat

Pendant ce temps, le poids de Vlad Filat s’accentue. C’est remarquable. En effet après un peu plus d’an de fonction, on avait vu que c’était lui et son parti qui en novembre avaient bénéficié le plus des résultats du scrutin. Confirmé depuis dans ses fonctions de premier ministre, il ne perd pas la confiance de ses concitoyens ! C’est lui qui est à la manœuvre, donc exposé aux aléas d’une situation sociale et économique pourtant délicate. Il devrait faire des envieux dans la classe politique de l’Europe qui voit ses leaders en proie à de graves crises de confiance, liées à l’usure du pouvoir et à la crise mondiale. Il trace son chemin, acquiert une image de gestionnaire efficace auprès de l’Europe, dont les responsables lui attribuent régulièrement des encouragements.

Vlad Filat
Vlad Filat

Mais cette dimension que Vlad Filat atteint ne risque-t-elle pas d’ébranler la solidité de l’Alliance ? On peut supposer que Marian Lupu, depuis son siège de Président par intérim, soupçonne le Premier Ministre de visées présidentielles. Il est clair, d’une part, qu’une désignation possible par suffrage direct aurait pour conséquence de renforcer le pouvoir du Président de la République, ce qui en ferait un enjeu considérable, d’autre part qu’il attiserait la concurrence entre les deux hommes, ce qui fragiliserait durablement l’Alliance.

Vers deux pôles

Se dirige-t-on en conséquence vers un éclatement de l’Alliance pour l’Intégration Européenne au profit de la constitution de deux pôles : un pôle de centre droit autour de Vlad Filat face à un pôle de centre gauche autour d Marian Lupu ?

Si la constitution du pôle centre droit semble assez probable – le PLDM et le PL ont des points de convergence assez évidents - la constitution d’un pôle de centre gauche semble plus problématique. En effet, le PCRM ne semble pas près de se placer sous la coupe d’un homme, Marian Lupu, qu’il peut considérer comme un renégat. Il sent que son influence décroît, et il admettrait difficilement se retrouver à la traîne d’un PD, qui toutefois pour l’instant ne semble pas progresser au delà de la ligne des 12%.

N’écartons toutefois pas l’hypothèse, même si elle n’est pas immédiate. Cette situation serait en tout cas l’aboutissement d’un processus de stabilisation de la situation politique dans ce pays propre à rassurer en particulier l’Union Européenne.

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Pour l’heure, la classe politique se prépare aux élections locales du 5 juin. Y aura-t-il en même temps un référendum en vue de définir des modalités de désignation du Président de la République permettant de sortir d’une impasse qui n’a que trop duré ? A moins que le Parlement dans sa grande sagesse fasse le nécessaire, une réforme constitutionnelle plus vaste pouvant intervenir plus tard, adoptée par référendum, suite à un travail pédagogique solide afin d’éviter la déconvenue d’une très forte abstention.