1989, un bouleversement pour la francophonie

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Article par Florent Parmentier, docteur ès sciences politiques, Centre d’études européennes, Sciences-Po, repris sur le site http://www.chutedumur.com/resonances/186-1989-un-bouleversement-pour-la-francophonie.html

1989 marque la redécouverte d’une francophonie est-européenne qui engendre une reconfiguration de l’espace francophone.

A première vue, l’impact des événements de 1989 sur la francophonie peut paraître très secondaire. On pourrait penser à une accélération de l’affaiblissement de la langue française sur la scène internationale, la mondialisation consacrant le triomphe de l’anglais. Il est vrai que l’anglais et l’allemand ont conquis des places de choix dans les systèmes éducatifs des pays d’Europe Centrale, Orientale et du Sud-Est, parfois au détriment du français. Cependant, c’est moins le « nombre de divisions » (le dénombrement des locuteurs) qui nous intéresse ici que les dynamiques politiques issues des bouleversements politiques et économiques de 1989.

En prélude, rappelons que le terme de francophonie apparaît dans les années 1880 sous la plume du géographe Onésime Reclus (1837-1916), dans un ouvrage sur la France et l’Algérie, pour désigner « tous ceux qui sont ou semblent être destinés à rester ou à devenir participants de notre langue ». Si le terme est ensuite tombé en désuétude pendant quelques décennies, il doit sa résurgence à un numéro spécial de la revue « Esprit » de 1962, dans lequel Léopold Sédar Senghor signe ce qui est souvent considéré comme le texte fondateur de la francophonie. Il convient de distinguer aujourd’hui la francophonie (avec une minuscule) qui regroupe l’ensemble des locuteurs de langue française, de la Francophonie (avec une majuscule) qui désigne l’ensemble des Etats ayant le français en commun. Il existe bien souvent une confusion des registres entre le niveau des locuteurs et le niveau institutionnel qu’il convient de dissiper, même si les deux objets ne sont pas totalement disjoints.

Ces précisions étant faites, il convient de se replonger dans les perspectives de l’époque. 1989 devait être avant tout la célébration du bicentenaire de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’un des textes de langue française les plus importants pour l’histoire centre-européenne. Les Lumières et les mouvements nationaux de la région y ont puisé leur inspiration. Les insurgés Hongrois de 1848 se donnèrent d’ailleurs comme mot d’ordre « liberté, égalité, fraternité » en référence à ce texte. Du début du XVIIIe siècle jusqu’au XXe siècle, c’est une Marseillaise traduite et adaptée qui fait office d’hymne national albanais. De même, bien vite, les événements de 1989 ont donné un écho particulier à l’idée de libération des peuples portée par la Révolution française ; au-delà de l’Europe, la Marseillaise est chantée sur la place Tien an Men.

La redécouverte par les Français d’une francophonie en Europe orientale tient au fait que le grand public comme les élites ne s’intéressaient alors que très peu à l’ « Europe de l’Est ». Beaucoup de Français découvrent par exemple, à l’occasion de la chute de Ceausescu, que de nombreux quidams roumains interrogés par la télévision ou la radio s’expriment dans un excellent Français. Un simple coup d’œil à l’histoire du pays aurait permis de constater que le fort attachement des Roumains à langue française tient à leur latinité. Ce lien fort s’était développé au XIXe siècle, qui voit l’essor de l’idée nationale roumaine, alors que les élites prenaient plus que tous autres le chemin de Paris. Bucarest est alors surnommé « le petit Paris » (« Micul Paris »), des journaux en français sont publiés pour un public local et le mouvement dit des « bonjouristes » clame ouvertement sa francophonie et sa francophilie. Aujourd’hui, pour les intellectuels pacifistes kosovars de la mouvance d’Ibrahim Rugova ou pour l’entourage du candidat de l’opposition biélorusse Alexandre Milinkevitch, parler français constitue également un moyen d’échapper aux réalités quotidiennes difficiles d’un opposant. 1989 agit ainsi comme le révélateur d’une francophonie oubliée, mais il ne s’agit pas uniquement de cela.

Ainsi, les changements politiques de 1989 conduisent un certain nombre de pays à se rapprocher des institutions francophones, alors que la langue française n’est officielle dans aucun de ces Etats, se contentant d’un statut incertain de « langue de culture ». La Roumanie et la Bulgarie ont adhéré dès 1993 aux institutions francophones, suivies de la Moldavie - trois Etats où la présence du français est toujours la plus importante aujourd’hui. De nombreux autres pays ont suivi : l’Albanie et la Macédoine comme membres, l’Arménie avec le statut de pays associé, et la Croatie, la Géorgie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la République Tchèque, la Serbie, la Slovaquie, la Slovénie et l’Ukraine avec le statut d’observateur.
Il convient sans doute de s’attarder sur le sens et les motivations des pays centre-européens dans leur volonté d’intégrer les institutions francophones. On peut évoquer bien sûr une certaine forme d’opportunisme politique, ces pays étant en quête d’arrimage géopolitique. Dès lors, le choix de la francophonie fait sens puisque la France apparaît comme un des piliers de la construction européenne avec l’Allemagne. Force est de constater d’ailleurs que cet intérêt pour la Francophonie est en fait pour l’essentiel centré sur la France elle-même, et beaucoup moins sur les autres partenaires. Toutefois, cette relation pragmatique n’interdit pas de nouer de nouvelles relations avec d’autres pays de la Francophonie, notamment le Canada, pays développé présentant en outre des besoins migratoires (notamment francophones). Pour autant, le pur calcul rationnel n’épuise pas le choix pour la Francophonie, et il faut également y voir les racines historiques des relations de cette région avec la France, avant même les Lumières. Il existait en effet une « pré-francophonie » régionale largement antérieure remontant au haut Moyen Age, fruit des croisades, des alliances princières et des missions religieuses, nourrie par la suite par la fuite des Huguenots.

Pour en revenir à l’adhésion des pays centre-européens à la Francophonie, elle n’est pas sans influence sur le sens même de l’espace francophone, bien au-delà des frontières européennes. Après les bouleversements géopolitiques et économiques de 1989 et 1991, le Vietnam s’est lui aussi rapproché du mouvement francophone. Quant aux pays africains, le discours de La Baule de François Mitterrand souligne que « le vent de liberté qui a soufflé à l’Est devra inévitablement souffler un jour en direction du Sud »… Ce qui constitue un signe supplémentaire de changement pour l’espace francophone, poussé par les évolutions européennes. Ces bouleversements de 1989 invalident du même coup assez radicalement l’idée selon laquelle la francophonie ne serait qu’un faux nez de l’impérialisme français, le prolongement d’un passé colonial. Idée d’ailleurs déjà mal établie lorsque l’on sait que la vision d’une communauté francophone est venue de l’extérieur de la France… La Francophonie institutionnelle ne sort donc pas indemne de 1989. Encore faut-il rappeler les grandes étapes de la construction francophone pour comprendre les répercussions de 1989.

Avant son institutionnalisation interétatique, le mouvement francophone a pu constituer un tissu associatif assez large. On pense bien sûr à la création de l’Alliance française en 1883, où l’on retrouve notamment dans le premier conseil d’administration Ferdinand de Lesseps, Louis Pasteur, Ernest Renan ou Jules Verne. Des regroupements associatifs, notamment dans le secteur de la presse, de la politique et de l’éducation, voient le jour dans les années 1950 et 1960. Il faudra néanmoins attendre 1970 et la conférence de Niamey pour que l’idée francophone accouche de l’ACCT (agence de coopération culturelle et technique), qui regroupe 21 pays. Ce n’est qu’au cours des années 1980 que les chefs d’Etat se retrouvent à un rythme biannuel au cours de ce que l’on appelle des « Sommets de la Francophonie ».

C’est dans ce contexte d’institutionnalisation du mouvement francophone que l’accueil des candidatures centre-européennes doit être interprété. Elles mettent les organismes de la Francophonie devant le dilemme suivant, très présent dans les débats européens : élargissement ou approfondissement ? Contrairement à l’Hispanidad (Espagne et Amérique Latine) ou au Commonwealth (l’ancien empire britannique), l’OIF paraît aujourd’hui « chimiquement moins pure », en ce sens que de nombreux pays dont le français n’est pas la langue officielle appartiennent au mouvement. Les pays du « premier cercle » africain craignent parfois de voir leur influence et les aides perçues au sein de l’organisation diminuer. Toujours est-il que la tenue du Sommet de la Francophonie (peut-être serait-il plus judicieux, d’après Julia Kristeva, de parler d’un « Sommet des pays de l’OIF ») à Bucarest en 2006 a scellé la consécration de la place de l’Europe centrale et orientale au sein du mouvement. Depuis 2005, la Moldavie, à l’initiative de l’ancien président du Parlement, Marian Lupu, est-elle aussi candidate pour l’organisation d’un Sommet en 2012.

Progressivement donc, la francophonie européenne prend toute sa place au sein d’un mouvement ayant beaucoup évolué au cours des vingt dernières années, passant de l’interrogation sur son identité à son adaptation progressive au nouveau contexte mondial.