110 ans depuis le pogrom contre les Juifs de Chisinau

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Dossier de Alexandru Canțîr et Liliana Barbăroșie

A Chisinau ont récemment eu lieu des actions de commémoration du pogrom de 1903. Il y a 110 ans, l’actuelle capitale de la République de Moldavie, à l’époque une ville provinciale de l’Empire Russe, était une ville du massacre. Des dizaines de morts, des centaines de blessés, des centaines de maisons détruites et pillées – ce fut le bilan de l’agressivité d’une foule hystérisée par une calomnie religieuse contre la communauté juive. Quelles circonstances avaient généré ces événements tragiques ? Et pourquoi le choc produit par le pogrom de 1903 a changé de plusieurs points de vue le cours de l’histoire ? Radio Europe Libre a diffusé une discussion à ce sujet avec l’historien Alexandru Roitman.

Europe Libre : M. Roitman, merci d’avoir accepté de participer à notre émission. Nous parlons aujourd‘hui d’un événement tragique, assez lointain dans l’histoire, mais qui a une forte résonance sur l’actualité – le pogrom qui a eu lieu il y a 110 ans à Chisinau. Pour commencer, que mettriez-vous en évidence en ce qui concerne les circonstances qui ont engendré les actes de violence contre la communauté juive à la périphérie de l’Empire russe, à Chisinau ?

Alexandru Roitman : Tout d’abord, je voudrais mentionner que les motifs de cet événement devraient être recherchés dans l’histoire de cette population en Bessarabie. Au début du XIX siècle, en 1812, en Bessarabie étaient recensés environ 20 mille Juifs, tandis que vers la fin du XIX siècle, cette population atteignait le chiffre de 200-250 mille, ce qui est un des facteurs les plus importants. La deuxième chose que je mettrais en évidence est le fait que la population juive avait des particularités nationales, traditionnelles, culturelles qui se distinguaient de celles de la population locale.

A part cela, en 1902, les conditions économiques et agricoles (il y a eu une sécheresse) ont imposé des exigences qui n’ont pas été agréées par la population locale. Un autre motif identifié par les chercheurs est le fait que le journal local „Bessarabetz”, dirigé par Pavel Kruchevan et soutenu par Pronin, deux activistes, publiait régulièrement des articles d’appui aux agressions verbales contre la population juive, ce qui, croit-on, a causé la prolifération de ce phénomène. En fait, on ne peut pas parler du pogrom comme de quelque chose d’inattendu. Or, pendant la période 1881-1882, les documents d’archives le confirment, il y avait des prémices pour un tel pogrom à Chisinau, comme dans d’autres localités, telles que Criuleni, Leova, Edinet, Dubasari, Hirtopul Mic, par exemple, mais ils ont pu être stoppés dû à l’intervention de l’armée russe.

Europe Libre : Cela veut dire qu’avant l’an 1903 il y a eu des possibilités réelles que ce qui s’est passé à Chisinau ait aussi lieu dans d’autres localités ?

Alexandru Roitman : Plus même que cela, en 1821, 1858, 1871 ont eu lieu des pogroms juifs dans la ville d’Odessa, où ils étaient déjà devenus quelque chose d’habituel. Afin de stopper ces événements, les autorités d’Odessa ont déplacé les pogromistes, c’est à dire, les personnes impliquées dans ces actions-là, les embarquant sur des bateaux et les retenant quelques jours dans le large de la mer jusqu’à ce qu’elles se calment. Donc, après les pogroms d’Odessa, ces événements se sont imprégnés dans la psychologie de la population de l’Empire russe. La parution dans les journaux des articles à ce sujet, l’apparition du phénomène comme tel, ont créé les prémices pour de tels événements.

Europe Libre : Pourquoi les violences à l’égard des Juifs de cette période-là, qui n’ont pas été uniques dans l’histoire, sont considérées, du point de vue historique, comme un tournant pour les Juifs de tout le monde et pas seulement pour eux ?

Alexandru Roitman : Après les premières vagues de pogroms dans les années 1881-1882, qui ont lieu dans diverses régions où des Juifs vivaient, a suivi l’émigration massive de la population juive. Par exemple, les actuelles communautés d’Argentine, du Brésil, des USA, d’Angleterre (à Londres, il y a une communauté assez grande) ont migré pour la première fois après les pogroms de 1881-1882 et après l’an 1883 quand une législation spécifique destinée aux Juifs a été introduite.

Une autre vague de migration a eu lieu après les pogroms de 1903-1905. Un exemple très connu est celui de Golda Meir - une politicienne israélienne qui a migré aux Etats-Unis et dont la famille l’a suivie après les pogroms de l’Empire russe. Selon une des hypothèses, pendant les pogroms elle a promis de créer l’Etat israélien et a vraiment beaucoup contribué à sa création.

Europe Libre : Depuis longtemps, on a inventé toute une mythologie censée présenter le Juif comme un type suspect, responsable de beaucoup d’ennuis des non-Juifs… Maintenant, on vit à une époque quand, semble-t-il, on ne devrait plus croire à une telle mythologie de démonisme… Toutefois, la réalité prouve souvent le contraire – on remarque des fois l’expression des émotions hostiles aux Juifs … Qu’est-ce qui assure, à votre avis, la longévité de ces préjugés et de l’agressivité, bien qu’ils soient souvent camouflés ?

Alexandru Roitman : Je crois que même la formulation des questions comme celle-ci peut éveiller des émotions négatives. Il faut aussi dire que, d’autre part, on remarque aussi une attitude assez positive. En ce qui concerne les mythes qui persistent, ils pourraient être supprimés de la psychologie humaine à travers des exemples positifs. Or, il y a des stéréotypes concernant tous les peuples, ils sont une partie composante de l’histoire, de la psychologie collective, une partie indispensable. Mais tout dépend de la façon dont ces stéréotypes sont présentés et la façon dont les émotions sont nourries. D’autre part, il y a des stéréotypes positifs qui peuvent ne pas s’avérer comme bons.

Europe Libre : On peut d’ailleurs trouver des références à ces stéréotypes dans des articles écrits par des représentants marquants de la communauté juive de Roumanie. Est-ce que l’historiographie, l’éducation historique peuvent être une solution de ce point de vue ?

Alexandru Roitman : Certainement, la culture, les traditions, la science, l’histoire, en particulier, peuvent développer des ainsi-dits „habitudes” positives. Par exemple, si l’on revient au journal „Bessarabetz” qui a été le premier à publier les protocoles des sages de Sion, constituant d’ailleurs un mythe aussi, a eu un assez grand tirage. Il faut mentionner que ce journal avait un tirage de 29 mille exemplaires, ce qui pour la Bessarabie de cette époque-là était énorme. Et on ne sait pas exactement si les événements dont nous sommes en train de parler ont été une conséquence de la haine populaire ou des stéréotypes existants. Le meilleur remède c’est que les gens lisent, s’informent et, à ces fins, il faut qu’on écrive beaucoup. On a célébré, disons, le 90-ième, le 100-ième, le 110-ième anniversaire depuis les pogroms de 1903 et beaucoup de publications ont évoqué ces anniversaires. Grâce à cela, on connait des choses.

Europe Libre  : D’autre part, à quel point la façon dont on écrit l’histoire peut stimuler, inciter des états d’esprit susceptibles de générer des événements tragiques comme le pogrom de 1903 ?

Alexandru Roitman : Je voudrais vous donner un exemple. Quand j’étais élève à l’école, je demandais souvent à mon professeur de physique : pourquoi dans la physique, une science exacte, on retrouve souvent les mots „possiblement” ; pourquoi „possiblement” et pas „certainement” ? Quand j’ai commencé mes études à la faculté d’histoire, j’ai compris que dans l’histoire aussi il y a beaucoup de „possiblement” et de „cela dépend”. Pour répondre à votre question, je dirai qu’aujourd’hui encore, il n’y a pas de certitude. Par exemple, selon les plus récentes investigations dans ce domaine, 47 personnes ont été tuées pendant le pogrom, tandis que selon d’autres données - 50, 51… La même chose concernant le nombre de blessés, de propriétés détruites. Il n’y a pas de certitude, mais nous pouvons y porter notre contribution – écrire la vraie histoire, sans partialité.

Europe Libre : En Moldavie, et non seulement, on peut voir des cimetières juifs délaissés, ce qui signale que les communautés juives d’autrefois n’existent plus dans les localités respectives … Il semble qu’il s’agit de la disparition graduelle de cette minorité dans ces localités, mais aussi dans la société moldave, c’est à dire dans la culture, la littérature… Comment ce phénomène est-il conçu par un historien ?

Alexandru Roitman : Merci pour cette question. Selon les données officielles datant de 2004, en Moldavie il y a environ 3 mille personnes d’origine juive. Certainement, si l’on compare ce chiffre à 90 mille, ou à 60 mille Juifs à la fin de la période soviétique, on constate une grande différence. Les chercheurs allemands ont inventé la notion de „minorités doublement disparues”. Qu’est-ce que cela veut dire ? Les minorités ont doublement disparues et cela ne concerne pas seulement les Juifs, mais aussi d’autres minorités qui ont existé en Bessarabie. Il s’agit tout d’abord de la disparition physique dont vous venez de parler, mais aussi de leur disparition dans les manuels, les livres, les monographies, etc. Le nombre de cette population se réduit sans doute et c’est un état de choses qu’on ne peut pas changer. Or, avec la chute du „rideau de fer”, les Juifs ont pu revenir en Israel, état qui est leur seconde patrie et ce processus est toujours en déroulement. D’autre part, beaucoup de Juifs fondent des organisations pour promouvoir les villes dont ils proviennent, se souviennent de leurs pays d’origine et même leur offrent parfois du soutien matériel, ce qui est vrai pour certains cimetières de Moldavie. Mais pour le moment, il n’y a pas de possibilités d’entretenir tous les cimetières.

Article repris sur http://www.europalibera.org/content/article/24954344.html

Traduit pour www.moldavie.fr